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Conversation avec Sylvie Kayitesi Zaïnabo, ancienne ministre de la Fonction publique et du Travail du Rwanda, présidente de la Commission rwandaise des droits de la personne. Juriste très engagée en faveur des droits des femmes et de l’enfant dans son pays, Sylvie Kaytesi Zainabo a été associate protection officer auprès du Haut Commissariat pour les Réfugiés des Nations Unies de 1996 à 1999. Dans l’année 2007, Sylvie Kayitesi Zainabo a été élue présidente du Réseau des institutions nationales africaines pour les droits humains. Le dialogue a eu lieu à Paris, auprès de l’organisation internationale UNESCO.

Antonio Torrenzano. Selon vous, quels sont-ils les principaux défis auxquels l’Afrique doit faire face pour les droits humains ?

Sylvie Kayitesi Zaïnabo. L’Afrique à présent doit encore résoudre de nombreux défis qui affectent l’effective protection juridique des droits humains des populations du continent. La pauvreté, par exemple, est le principal défi. Mais, il y a encore la question des réfugiés et des déplacés dans leurs propres pays à cause des conflits internes ou des conflits régionaux. Il y a encore le renforcement des droits des femmes ou le rôle des femmes dans la reconstruction des pays en situation de post-conflit. Le rôle des femmes dans le développement socio-économique de leurs pays joue un rôle crucial à présent.

Antonio Torrenzano. Que représente-t-il et comment fonctionne-t-il le réseau des institutions nationales africaines pour les droits de l’homme en Afrique ?

Sylvie Kayitesi Zaïnabo. Les Institutions nationales des droits humains occupent effectivement un siège particulier dans le réseau mondial des organisations responsables de promouvoir les droits de l’homme. En tant qu’institutions étatiques, elles constituent de véritables passerelles entre la société civile et les gouvernements. La création de ce type d’institution, dans chaque pays, s’est d’ailleurs faite sous l’orientation des principes de Paris tels qu’ils ont été établis par la résolution n.1992/54 de la commission des Nations Unies, elle-même confirmée par l’Assemblée générale de l’ONU dans sa résolution n.48/134 du 20 octobre 1993. Les institutions nationales, toutefois, rencontrent des difficultés, ayant à faire face à plusieurs défis dans la mesure où elles cherchent non seulement à gagner la confiance des populations, mais aussi à être plus efficaces par rapport aux autres organisations de défense des droits de l’homme.Le réseau a été créé en 1996. Il a pour vocation de soutenir l’établissement et le renforcement des Institutions nationales des droits humains sur tout le continent. À l’origine, cette organisation de coordination et de promotion avait pris l’appellation de Comité de coordination des institutions nationales africaines. C’est seulement dans le mois d’octobre 2007 que le Comité a changé son nom pour se transformer en réseau. Aujourd’hui, nous collaborons ainsi avec d’autres institutions nationales à travers le monde, mais également avec le Haut Commissariat aux Droits de l’Homme, le Comité international de coordination pour la promotion et la protection des droits de l’homme (CIC), la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, la Communauté des pays de l’Afrique de l’Est et encore bien d’autres organisations intergouvernementales et non gouvernementales.

Antonio Torrenzano

 

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Conversation avec Stéphane Hessel, écrivain, diplomate, cosmopolite. Né à Berlin, dans une famille d’origine juive luthérienne polonaise prussienne, immigré à Paris à 7 ans, bachelier en philosophie à 15, deux fois reçu à École Normale Superieure, d’abord comme élève étranger puis comme français naturalisé à 20 ans. Arrêté par la Gestapo en 1944, déporté à Buchenwald et Dora, il survivra, comme dit-il toujours, qu’à de constants concours de circonstances favorables. À la Libération, reçu au concours du Quai d’Orsay, il entame une carrière de diplomate auprès des Nations Unies. Le 1945, le voit au service de la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme aux Nations Unies, dans la proximité de René Cassin. Sa carrière de diplomate le mènera en Afrique, à Saigon, à Alger, à Genève, à New York, au Burundi au service de thématiques centrées sur la coopération internationale, l’aide au développement (PNUD-ONU), la promotion culturelle des immigrés, la réconciliation entre les hommes. Auteur de nombreux essais dont «Danse avec le siècle», autobiographie publiée en 1997 aux éditions Seuil; «Dix Pas dans le nouveau siècle», toujours aux éditions Seuil, 2002. Le recueil de poèmes français, allemand et anglais «Ô ma mémoire» que Stéphane Hessel récitait en 1944, publié en 2006; le dernier livre «Citoyen sans frontières» conversations avec J.M.Helvig en 2008 .

Antonio Torrenzano. Vous avez toujours affirmé que la Déclaration universelle des droits de l’homme a créé un monde différent, que ses 30 articles s’appliquent à tous les hommes et toutes les femmes du monde, et que même si le respect intégral des droits de l’homme n’a jamais été atteint, quel que soit l’État, les citoyens, les peuples connaissent ces droits, peuvent s’y référer et demander aux États qu’ils soient appliqués. Le XXIe siècle sera-t-il le siècle de la revendication des peuples pour le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales ?

Stéphane Hessel. Il est nécessaire de donner à tous les peuples du monde la possibilité de jouir de leurs droits . Beaucoup de ces pays ont raté ce passage, mais aussi notre contribution, entreprise avec des moyens insuffisants, a eu des résultats déplorables. Après l’indépendance de ces Pays, notre responsabilité était de les aider à trouver la voie de leur propre organisation dans la construction d’un État de droit. Mais, notre écoute à l’égard de ce que réclamaient vraiment les populations paysannes ou les jeunes du sud de la planète a été très médiocre. Toutefois, la Déclaration universelle des droits de l’homme a créé une façon nouvelle de penser. Les dictateurs, les régimes autoritaires qui existent encore en grand nombre, ils sont de moins en moins acceptés par leurs populations elles-mêmes au nom des valeurs internationales. Leur base est de plus en plus fragile, surtout avec les dernières élaborations juridiques, comme la création de la Cour criminelle internationale. On peut dire aujourd’hui qu’un chef d’État n’est plus à l’abri d’une contestation qui viendrait peut-être de chez lui,mais peut être aussi de l’extérieur. C’est un phénomène très neuf et il ne faut pas sous-estimer ce progrès.

Antonio Torrenzano. Le progrès de revendication.

Stéphane Hessel. Oui, bien sûr, la revendication démocratique, la revendication de la lutte contre l’arbitraire, la revendication pour les droits des individus. Là où ces droits sont bafoués, tous les régimes dictatoriaux trouveront désormais des hommes et des femmes à protester, pour rappeler aux autorités responsables leurs devoirs. La lutte pour les droits humains est encore très longue, mais passionnante. Passionnante, parce qu’il s’agit de soutenir cette lutte à faveur des populations qui n’ont pas encore joui de leurs droits, de surmonter les obstacles et donner un visage pacifique au monde de demain.

Antonio Torrenzano. Avons-nous besoin d’une organisation des Nations Unies encore plus forte et solide ?

Stéphane Hessel. Nous avons terriblement besoin d’une organisation mondiale forte, qui surmonte ses faiblesses. L’ONU n’est pas une entité abstraite. À mon sens, il ne s’agit pas de réformer l’ONU, il s’agit de réaffirmer le primat de cette institution pour les États membres.Si l’ONU paraît insuffisamment efficace, c’est que ses États membres et, notamment les plus puissants d’entre eux, n’ont trop souvent pas pris au sérieux les engagements qu’ils ont pris en signant la Charte. La Charte n’a pas vieilli, même si la situation du monde et les défis nouveaux exigent une adaptation de son fonctionnement pratique. Pour remplir ces missions, cette organisation internationale a besoin de la coopération énergique des nations qui assument dans le monde actuel les principales responsabilités, au plan mondial et au plan régional. Il faut renforcer cette organisation pour que les conditions d’entrée en guerre des États-Unis en Irak, par exemple, elles ne se reproduisent plus. Pour que le Rwanda ne se reproduise plus. Dans ce nouveau climat de financiarisation de l’économie et de dégradation de la planète, la réaction de la communauté internationale devra être forte et nouvelle. De plus, il faut bien se rendre compte qu’on ne pourra réformer ce monde dangereux que si on le fait très largement tous ensemble. Ce qui signifie qu’il faut renforcer les institutions internationales, notamment les Nations Unies, grâce à un appui plus fort des États, mais aussi de l’opinion publique, afin qu’elles puissent faire face à ces nouveaux grands défis. Cette organisation a survécu aux crises, aux disparités, aux difficultés entre les différents États membres et elle constitue aujourd’hui une grille selon laquelle on doit pouvoir lire l’avenir.

Antonio Torrenzano. Quels seront-ils, à votre avis, les défis du XXIe siècle ?

Stéphane Hessel. Un risque de violence nouvelle à l’intérieur même des États et dans toute la communauté internationale.Les impacts du terrorisme où de violents conflits ethniques sont désormais une réalité. Le deuxième grand défi, évident, mais pas suffisamment pris en compte, concerne la dégradation de la planète. Le troisième défi, à mon avis encore plus grave, concerne l’écart croissant entre les très riches et les très pauvres. Cet écart a toujours existé, mais le développement économique n’a pas encore réussi à réduire cette fracture. Les grands défis pour les nouvelles générations sont là. Se désengager… c’est renoncer à l’avenir.

Antonio Torrenzano

 

*Un spécial remerciement à l’artiste Esquivel Arcadio (quotidien La prensa) pour l’illustration.

 

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Conversation avec Monique Ilboudo, juriste, écrivain, ancien ministre pour la Promotion des droits humains au Burkina Faso.Professeur de droit, elle a enseigné le droit privé à l’université d’Ouagadougou. Militante convaincue des droits de l’homme et en particulier de ceux des femmes, elle est aussi une figure importante dans la littérature africaine de langue francophone. Auteur de nombreux essais, dont «Le mal de peau », Paris, éditions Serpent à plumes, 2001; «Droit de cité, être femme au Burkina Faso», éditions du Remue-ménage, 2006. Le dialogue a eu lieu à Paris auprès de l’organisation internationale UNESCO.

Antonio Torrenzano. Vous avez plusieurs fois déclaré que la pauvreté est une question de droits humains. Mais, comment travailler pour faire accepter à la communauté internationale cette vision ?

Monique Iboudo. Faire admettre que la pauvreté constitue une violation des droits humains est difficile, mais je suis sûr que cela permettra à nos pays d’avancer plus rapidement. La lutte contre la pauvreté n’est pas une question de charité ou de philanthropie. Ceux qui en sont victimes, ils sont des individus qui ont des droits déjà codifiés dans la Charte des Nations Unies et dans beaucoup de Conventions internationales. La seule question à se poser devrait-elle donc être : comment satisfaire ces droits ? La question du bien-être des individus n’est pas seulement une question économique. La liberté, la dignité, la responsabilisation des citoyens sont des facteurs déterminants. Si vous traitez les gens comme des incapables, eux-mêmes ne se sentent pas en mesure de pousser à la réalisation de certains objectifs. De fait, si l’on admettait que la pauvreté est une question de droits humains, on pourrait aborder autrement la question des responsabilités. Du point de vue individuel, par exemple, si chacun sentait que la solidarité est un droit pour autrui et un devoir pour soi, le monde changerait plus rapidement.

Antonio Torrenzano. Changer l’approche de la lutte contre la pauvreté est-il donc fondamental?

Monique Iboudo. Ce que je demande ! C’est une question de justice et de respect pour la dignité de chaque individu. C’est pour cette raison que cette réflexion doit être largement partagée. Si nous étions plus nombreux à considérer cette approche comme réalisable, cela pourrait déjà changer les politiques du développement. Depuis quelques années, on parle beaucoup de développement humain durable. Il s’agit de faire de l’être humain le point de départ et le point d’arrivée des politiques et des actions de développement. Jusqu’à ce moment, il a été difficile, mais pas impossible à rejoindre. Si cette vision était davantage partagée, on pourrait porter la réflexion un peu plus loin. Pour les pays africains, il est en effet la question essentielle. Si nous arrivons à être solidaires entre nous, nous avancerons plus vite. Saisir la pauvreté en termes de droits humains nous obligerait à revoir toutes les politiques, tous les programmes, tout ce qui concourt au développement des pays pour faire du respect des droits humains une priorité.

Antonio Torrenzano

 

*Un spécial remerciement à l’artiste Plantu pour l’illustration.

 

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Au Palais de Chaillot, à Paris, le 10 décembre 1948, cinquante-quatre États adoptent la Déclaration universelle des droits de l’homme. Aucun n’a voté contre, huit se sont abstenus. La Commission des Nations Unies est présidée d’Eléanor Roosevelt,rédacteurs déterminants René Cassin, Stéphane Hessel, Charles Malik.

 

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Soixante années après l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme, qu’en est-il du respect fondamental dû à toute personne humaine, en tant que sujet de droit, libre et responsable ? Qu’en est-il du respect de la dignité et de l’intégralité de l’individu, point de repère à partir duquel s’édifient et se déploient les droits humains ? Le chaos international de notre présent a-t-il de conséquences aussi sur les droits de l’homme, une discipline en pleine évolution?

La Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par l’assemblée générale des Nations Unies, le 10 décembre 1948 à Paris, a été le premier pas vers la réalisation de cet objectif. Avec le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, tous les deux adoptés en 1966, la Déclaration universelle constitue ce que l’on appelle la charte internationale des droits de l’individu. Depuis le 1966, les droits humains et les libertés fondamentales ont été codifiés dans des centaines d’instruments juridiques universels et régionaux qui touchent presque tous les aspects de la vie humaine et ils couvrent un large éventail de droits civils, politiques, économiques et sociaux.

Ces codifications fixent les limites dans lesquelles l’État peut exercer son pouvoir et elles exigent des obligations de la part de l’État pour qu’il prenne des mesures afin de garantir un environnement pour faire jouir à tous les êtres humains de leurs droits. Les droits humains peuvent donc se définir comme la somme des droits de chaque individu, reconnus par les États souverains et codifiés dans le droit international. Si, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les droits de l’homme ont évolué essentiellement à l’intérieur de l’État-nation, les Nations Unies ont joué, dans ces 60 derniers ans, le meilleur rôle dans le développement et la définition de ces garanties pour tous.

L’universalité des droits de l’homme a été parfois contestée. Certaines critiques dénonçaient, par exemple, que la notion même de droit humain était occidentale et elle ne valait sa diffusion à travers le monde qu’à une attitude des pays développés. Mais, une étude effectuée par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) en 1968 a clairement montré que les aspirations profondes qui sous-tendent les droits de l’homme correspondent à des notions (celles de justice,d’intégrité et de dignité de l’individu, le droit de ne pas être opprimé ni persécuté et le droit de l’individu de participer aux affaires de la collectivité) que l’on retrouve en tout temps dans toutes les civilisations. Aujourd’hui, l’universalité des droits de l’homme n’est plus à prouver, car la grande majorité des pays, parmi lesquels se retrouvent les cultures, les religions et les traditions politiques les plus diverses, ont adopté et ratifié les principaux instruments relatifs aux droits de l’individu. Le  défi, comme l’a fait récemment remarquer l’ancien secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan,est aujourd’hui de solliciter les normes déjà adoptées.

C’est à ces interrogations fondamentales que s’emploient à répondre les dialogues avec des juristes et des philosophes, les contributions photographiques et vidéo contenues dans ce dossier du mois de décembre de mon carnet numérique.

Antonio Torrenzano

 

*Un spécial remerciement à l’artiste Patrick Chappatte pour l’illustration.

 

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Conversation avec Jean Ziegler, juriste, écrivain, professeur à l’université de Genève, ancien rapporteur spécial de la Commission de droits de l’homme des Nations Unies pour le droit à l’alimentation. Auteurs de nombreux essais, traduits dans plusieurs langues étrangères, dont «L’empire de la honte», aux éditions Fayard, 2003, «Les nouveaux maîtres du monde et ceux qui leur résistent» Fayard, 2002; «La faim dans le monde expliquée à mon fils»,1999. Le dialogue a eu lieu à Genève.

Antonio Torrenzano. Le sommet financier du G-20 de la moitié du mois de novembre, il n’a donné aucune réponse sur certaines questions brulantes. Par exemple, les relations et les interdépendances nord/sud de la planète. Pourquoi, à votre avis ?

Jean Ziegler. L’Occident mène une politique suicidaire. Maintenant, les riches maigrissent et les pauvres meurent, dit un proverbe. L’ONU a identifié huit tragédies à éliminer prioritairement. Ce sont les objectifs du millénaire à réaliser d’ici à 2015 : éradiquer l’extrême pauvreté et la faim ; assurer à tous les enfants en âge scolaire un enseignement de base ; promouvoir l’égalité entre les sexes et l’autonomie des femmes ; réduire la mortalité infantile, améliorer la santé des mères ; combattre le sida, la malaria et d’autres épidémies ; garantir la protection de l’environnement ; établir un pacte mondial pour le développement. Ces objectifs ont été chiffrés à 82 milliards de dollars annuels sur cinq ans. Depuis 2000, l’Occident dit qu’il n’a pas d’argent, mais le mois d’octobre dernier, en trois heures et demie, les 27 pays de l’Union Européenne ont libéré presque de 1.600 milliard d’euros pour le crédit interbancaire afin d’augmenter la liquidité des leurs instituts de crédit. Savez-vous, combien d’argent il suffirait pour éliminer les huit tragédies indiquées par les Nations Unies ? Il suffirait seulement l’1% de ces 1.600 milliards.

Antonio Torrenzano. Les conséquences économiques de la crise financière seront beaucoup plus graves pour les pays en développement que pour les pays riches, déclarait au Monde fin octobre Kemal Dervis, dirigeant du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Dans vos dernières conférences autant que dans vos derniers essais, vous répétez que les peuples du Sud ont décidé de revendiquer une addition. Une addition très salée.

Jean Ziegler. Une addition à l’Occident bien sûr. Mais l’Occident reste sourd et aveugle aux revendications du sud de la planète. La faim dans cette région du monde augmente d’une façon vertigineuse. Toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim dans le monde et 100 000 personnes meurent de misère. 923 millions d’êtres humains, plus d’un homme sur six, sont en permanence gravement sous-alimentés. Ce massacre quotidien de la faim s’intensifie. Le Nigeria, par exemple, est le huitième producteur de pétrole au monde, le premier en Afrique. C’est le pays le plus peuplé du continent avec 147 millions d’habitants. L’espérance de vie par chaque individu n’est que de quarante-sept ans. Plus de 70% de la population vit dans une situation d’extrême pauvreté. La sous-alimentation est permanente. Il y a absence d’écoles, de services sanitaires. Tout cela en raison de la corruption endémique des dictateurs militaires qui se sont succédé au pouvoir depuis 1966. Le lien de confiance entre les citoyens et l’État est brisé par la corruption et le pillage. Mais les responsabilités sont partagées. Les sociétés pétrolières qui exploitent les immenses richesses du pays: SHELL, ELF, EXXON, TEXACO, sont les complices actifs des généraux. Les sociétés pétrolières favorisent la corruption parce qu’elle les sert. Lorsqu’on négocie le partage des richesses et des biens, il est infiniment plus favorable d’avoir des corrompus en face de soi qu’un gouvernement démocratiquement élu qui défend l’intérêt public. Je condamne la corruption.

Antonio Torrenzano. La crise financière a-t-elle montré le vrai visage de la finance mondiale ? Encore, les paradis fiscaux pourront-ils être réglementés?

Jean Ziegler. La main invisible du marché est finalement devenue visible: c’est celle des prédateurs. Or ces mensonges se sont effondrés. La conscience collective va entrer dans un processus d’apprentissage et d’analyse et la riposte sociale va s’organiser. Comment va s’organiser cette riposte sociale ? Nous ne le savons pas encore, mais c’est la question centrale. Les paradis fiscaux ? Il faut les éliminer totalement. C’est l’une des mesures les plus urgentes à prendre. Il faut rétablir la prééminence du secteur public lorsqu’il s’agit de services publics, imposer une normativité stricte aux capitaux, réguler les bourses pour éviter la spéculation. Le libre-échange est un mal quand l’État perd sa force normative. L’intérêt du pays, ce sont la justice sociale, la distribution équitable des ressources, la démocratie sociale.

Antonio Torrenzano. Et l’annulation de la dette ?

Jean Ziegler. Oui, tout est là. C’est le garrot qui crée la faim et empêche le développement. Cela dit, l’annulation pure et simple de la dette n’est pas la seule solution, parce qu’il y a des régimes corrompus. La société civile et les réseaux des ONG avaient proposé un mécanisme qui convertirait la dette des 49 pays les moins avancés en monnaie locale afin de contribuer au développement, sous la surveillance du FMI. Tout cela, il peut être une voie. Mais il y a une vraie hypocrisie consistant à dire que si les pays du Tiers-Monde ne payaient pas leur dette, le système bancaire mondial s’effondrerait. Or, les chiffres démontrent que c’est absolument faux. La dernière crise boursière, elle a brulé des richesses qui sont 14 fois supérieures à l’ensemble de la dette des 122 pays du Tiers-Monde et l’économie a parfaitement digéré tout cela. Sur cette hypocrisie profitent presque 500 grandes sociétés transcontinentales du monde qui ont administré l’année dernière plus de 54% du produit mondial brut. Nous vivons la reféodalisation du monde! Les nouveaux seigneurs féodaux ont un pouvoir infiniment plus puissant que dans le passé. Mais je suis certain que ce processus va déboucher sur un nouveau contrat social planétaire. Le contraire du marché auto régulé est la loi. Jean-Jacques Rousseau, il écrivait dans le Contrat social : « Entre le faible et le fort, c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui libère.» Je suis absolument certain que les peuples occidentaux vont comprendre que l’inhumanité infligée aux autres détruit l’humanité qui est en eux. Nous sommes doués d’impératifs moraux, de conscience d’identité. Ce règne des prédateurs, reconnaissable au massacre quotidien de la faim, n’est plus acceptable. Un nouveau contrat de solidarité et de dialogue entre le sud et l’occident va s’approfondir par des peuples libérés de leur aliénation.

Antonio Torrenzano

 

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Conversation avec Thomas Pogge, écrivain,philosophe,professeur à l’université de Yale aux États-Unis, conseiller auprès de l’agence UNESCO des Nations Unies pour la lutte contre la pauvreté. Thomas Pogge a consacré une partie importante de sa recherche scientifique à l’analyse et à la recherche de solutions contre la pauvreté absolue et il a publié nombreux essais sur ce sujet. Auteur de plusieurs livres, traduits dans différentes langues étrangères, dont «The Ethics of Assistance: Morality and the Distant Needy.», Cambridge, Cambridge University Press 2004; «World Poverty and Human Rights : Cosmopolitan Responsibilities and Reforms.», Cambridge, Polity Press 2002. Le dialogue a eu lieu à Paris auprès de l’Organisation internationale UNESCO des Nations Unies.

Antonio Torrenzano. Vous avez écrit un essai intitulé: «La pauvreté dans le monde et les droits humains ». La pauvreté est-elle la négation d’un Droit humain? Encore, comment définissez-vous la pauvreté?

Thomas Pogge. Je ne dis pas que la pauvreté est par essence un problème de droits humains, ni que tous les cas de pauvreté relèvent de droits humains. Mais j’affirme que presque toute la pauvreté du monde contemporain est un problème de droits humains. Dès lors que la pauvreté est largement causée par autrui (par la conduite et la gouvernance des pays riches), il faudrait alors considérer cela comme une violation des droits humains. Le régime actuel du commerce mondial, par exemple, il contribue à la perpétuation de la pauvreté à travers l’ouverture du marché asymétrique qui a eu lieu dans les années 1990. Les pays pauvres n’ont toujours pas libre d’accès à nos marchés et ils sont encore gênés par les droits antidumping, les quotas et les subventions massives, par exemple sur les produits agricoles et textiles. Non seulement ces subventions rendent les produits des pays pauvres non compétitifs sur les marchés des pays riches, mais elles les empêchent aussi d’être écoulés sur les autres marchés parce qu’elles permettent aux pays riches de vendre partout leurs propres produits moins cher. En soutenant un ordre économique mondial qui préserve le droit des pays riches d’imposer de telles mesures protectionnistes dans le système du commerce mondial, ces derniers contribuent largement à entretenir le problème de la pauvreté dans le monde. Quelle définition donner à la pauvreté? La pauvreté est couramment définie en termes de revenu, mais il y a des définitions beaucoup plus larges qui tiennent compte aussi d’autres aspects de la privation. Le premier objectif du Millénaire se réfère à une définition de la pauvreté fondée sur le revenu qui est parfaitement acceptable à niveau économique et de privations. Mais d’un point de vue philosophique, la définition économique de la pauvreté n’est pas trop importante parce que du point de vue moral dépasse largement la notion de faible revenu.

Antonio Torrenzano. Le premier objectif du Millénaire des Nations Unies est de réduire de moitié la proportion de la population vivant avec moins d’un dollar par jour. Cet objectif est-il réalisable après la catastrophe financière de l’automne 2008 ?

Thomas Pogge. Je suis pessimiste, car il n’y a tout simplement aucune volonté politique de réaliser ces objectifs. Aujourd’hui, chaque pays doit assumer sa propre éradication de la pauvreté et, la plupart des pays riches, ils ne voient aucune urgence à concourir à ce processus. Ils ne pensent pas qu’ils devraient, par exemple, assouplir les lois du marché de manière à ce que les pays pauvres atteignent plus facilement l’objectif. La responsabilité est rejetée dans la plupart des cas sur les mêmes pays pauvres. De plus, la crise financière et la longue récession économique qui se produira dans le nord de la planète ne feront pas réellement rejoindre l’objectif. Il était un objectif facile à atteindre parce qu’il avait été formulé pour pouvoir être atteint dans l’année 2015. Le plan prévoyait de réduire de moitié le pourcentage de la population des pays du Sud du monde qui vit dans une grande pauvreté. Si on calcule cela en donne numérique, il s’agissait seulement de réduire de 20 % le nombre de gens très pauvres de 2000 à 2015. L’objectif révisé n’est pas très ambitieux, mais après le bouleversement financier, même cette réduction me semble une utopie.

Antonio Torrenzano.Dans vos récents séminaires vous avez comparé le problème de la pauvreté dans le Sud du monde avec certaines catastrophes du siècle dernier, je pense par exemple à la dernière guerre aux Balkans. La mondialisation a-t-elle contribué à augmenter les violations des droits humains liés à la pauvreté ?

Thomas Pogge. La mondialisation n’est pas un phénomène homogène particulier. En fait, du point de vue de la pauvreté, la manière dont la mondialisation a été dirigée ces quinze dernières années est bien pire que ce qu’elle aurait pu être. Le chemin de la mondialisation qui a été choisi a engendré et, c’était prévisible, une pauvreté bien plus grande que nécessaire. En ce sens, elle conduit à la violation des droits humains. J’ai comparé le problème de la pauvreté absolue aux exterminations actives et délibérées du siècle dernier parce qu’il s’était moralement urgent, il y a cinquante ans, poursuivre une politique capable de vaincre le défi nazi et de mettre fin à l’Holocauste; aujourd’hui, il est très urgent de traiter le problème de la pauvreté dans le monde qu’il serre un milliard d’individus. La communauté internationale a eu jusqu’à ce moment une approche ridicule sur ce problème. Les pays riches ont consacré seulement un peu plus de 50 milliards de dollars par an à l’aide publique au développement jusqu’à présent, dont seulement 4 milliards de dollars ont été investis dans des prestations sociales élémentaires. Comparés à leurs PNB cumulés de quelque 26 000 milliards de dollars, ces 4 milliards représentent évidemment un montant extrêmement faible pour un problème aussi vaste.

Antonio Torrenzano. Pourquoi la communauté internationale n’a-t-elle pas su concilier les droits économiques et sociaux, d’une part, et les droits civils et politiques, d’autre part, pour tout le monde ?

Thomas Pogge. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y a une longue polémique entre ceux qui pensent que les droits civils et politiques sont les vrais droits de l’homme et ceux qui disent que les droits économiques et sociaux sont plus importants que les droits civils et politiques. Ces deux types de droit sont, bien sûr, d’une importance capitale et se renforcent mutuellement. Comme l’a fait observer Amartya Sen, les droits civils et politiques sont des supports très importants pour les droits économiques et sociaux. Dans un pays ayant une presse libre et un système politique ouvert et compétitif, les besoins élémentaires des pauvres seront plus sûrement satisfaits. Inversement, dans un pays où les droits économiques et sociaux sont garantis, où les gens n’ont pas à mobiliser toute leur énergie pour assurer leur prochain repas, une véritable démocratie a plus de chance d’exister. Donc, au rang empirique, je pense qu’il y a une forte corrélation. Sur le plan théorique, je pense encore que les droits de la personne sont indivisibles dans le sens où une vie humaine dans laquelle certains de ces droits sont insatisfaits est une vie brisée. Comme philosophe, je souligne que la pauvreté est une très grande responsabilité morale, bien plus grande que n’importe quelle autre de nos présentes responsabilités. Nous sommes complices d’un immense crime contre l’humanité commis en avalisant le présent ordre économique mondial.

Antonio Torrenzano

 

Net Bibliogr@phie.

Pour en savoir plus sur les recherches de Thomas Pogge, voir le site http://www.policyinnovations.org ou la page web http://www.etikk.org/globaljustice de l’université de Oslo. Consultez-vous aussi la page personelle du philosophe au suivant adresse: http://pantheon.yale.edu

 

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Les Pays qui vivent dans une pauvreté extrême, ils cohabitent avec le XXI siècle, mais leur réalité ressemble à celle de XIV siècle: guerres civiles, épidémies, malnutrition. Ce sont de Pays surtout concentrés en Afrique et en Asie centrale. Du 1990 au 2007, ces Nations ont eu de revenus nationaux négatifs, c’est-à-dire de -5% dans leurs PIB. Dans ces Pays vivent environ un milliard d’individus: le dernier milliard comme il l’a définit Paul Collier dans son dernier essai «The bottom millions». Leur situation est destinée d’empirer, leurs possibilités d’intégration avec le reste de la planète à diminuer. Aucune définition de la pauvreté n’a fait l’objet de consensus à l’échelle internationale jusqu’à présent. Sans doute parce qu’il existe de nombreuses façons d’envisager cette réalité, selon qu’on y porte un regard politique, un regard engagé dans le développement, dans l’action sociale, selon encore que l’on est issu du monde scientifique. Mais, à l’échelle du globe, la pauvreté n’a ni couleur, ni frontière.

Sur une partie de l’Afrique, la terre a toujours été difficile et la vie précaire. Cependant, au fil des siècles, les sociétés africaines avaient appris à s’adapter aux contraintes écologiques, à l’irrégularité des pluies comme à la fragilité des sols. Le drame actuel de l’Afrique ne tient ni à son climat ni à ses sols, mais au fait que l’homme a transformé des fragilités en déséquilibres. L’adoption de modèles économiques venus du nord, il me racontait Edgar Pisani pendant un entretien, ils ont détruit les modes de faire, les comportements, la culture des Africains. Ces modèles ont même empêché que les Africains se les approprient. Ces modèles ont déstructuré le système communautaire qui assurait la solidarité des membres du clan et rien n’a pu combler ce vide. Ainsi, l’Afrique a été livrée corps et âme à des concepts, des outils, des technologies, des organisations, des valeurs, des règles de procédure, des choix qui n’étaient pas siens. Au lieu de l’enrichir, ils l’ont mutilée.L’Afrique s’est glissée dans des habits faits pour des autres.Extravagante présomption des pays riches, pour lesquels il ne peut y avoir de société accomplie qu’à l’image de la leur.

Tout le monde, affirmait Edgar Pisani dans l’entretien du mois d’août 2008, s’est fait le complice de cette aliénation culturelle: les gouvernements du nord, les agences internationales, les organismes de coopération, les églises. Les Africains aussi; parce qu’ils ont utilisé l’aide qui leur était nécessaire comme une potion magique, non comme un instrument d’appui à leur propre développement. Tout cela explique l’appauvrissement du continent.

Quoi faire alors? L’urgence dans ce moment tue l’avenir, il m’a répondu Jeffrey Sachs pendant notre dernier dialogue. Le public ne se rend pas compte qu’il existe quotidiennement dans les pays les plus pauvres un tsunami silencieux qui mérite une mobilisation autant que celle de tsunamis visibles. Un désastre est actuellement à l’œuvre dans la plupart des pays d’Afrique et dans de nombreuses parties du tiers-monde. Encore, dans nombreux Pays en voie de développement, la faim peut déterminer et modifier l’avenir,la fréquence scolaire des garçons et des filles, leurs projets, leurs reves.

La faim a créé une situation de vulnérabilité qui augmente pas seulement la diffusion du SIDA, mais les possibilités aussi de contracter la tuberculose ou d’autres maladies chroniques.Nous avons besoin d’un consentement mondial pour pouvoir réaliser l’effacement de la faim. Nous devons réduire de la moitié le numéro d’individus qui vivent en souffrant la faim dans le monde. Faim qu’à aujourd’hui, elle tient en esclavage presque 800 millions d’individus dont 400 millions, ce sont des enfants.

Ce carnet numérique, c’est déjà occupé de la pauvreté comme problème urgent avec deux conversations au mois d’août 2008 avec l’économiste Jeffrey Sachs et l’ancien ministre de l’Agriculture Edgar Pisani, mais aussi au mois d’octobre 2008 avec Éric Toussaint, économiste et président du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde–Belgique. Encore, dans l’année 2007, toujours au mois de novembre, cette rubrique a publié un dossier approfondi dédié au Continent africain et plusieurs débats avec l’économiste Samir Amin, M.me Sheila Sisulu (sous-directeur exécutif du Programme alimentaire mondial des Nations Unies), le journaliste Giulio Albanese (directeur de l’agence internationale de presse MISNA).

La crise financière et les bouleversements économiques de ces derniers mois, ils nous obligent à retourner sur ce sujet pour rappeler à la communauté internationale le silence de ces prisonniers inconnus, abandonnés aux humiliations à l’autre but du monde, à ne pas oublier ce silence et à le faire retentir par les moyens de la parole. Aucune société n’est parfaite, il soutenait Claude Lévi-Strauss dans «Tristes tropiques». Toutes comportent par nature une impureté incompatible avec les normes qu’elles proclament, et qui se traduit concrètement par une certaine dose d’injustice, d’insensibilité,de cruauté. Un humanisme bien ordonné ne commence pas, il affirmait toujours Claude Lévi-Strauss dans l’essai «L’origine des manières de table», par soi-même, mais place le monde avant la vie, la vie avant l’homme, le respect des autres êtres avant l’amour-propre.Des réflexions, aujourd’hui, encore très contemporaines.

Antonio Torrenzano

 

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Conversation avec Muhammad Yunus, économiste, entrepreneur bangladais connu pour avoir fondé la première institution de microcrédit, la Grameen Bank, prix Nobel de la paix en 2006. Surnommé le «banquier des pauvres », après avoir occupé le poste de sous-directeur au Planning Commission du gouvernement de son Pays, il devient responsable du département d’économie de l’université de Chittagong où avec des étudiants, il crée un groupe de recherche-action, dont les premiers travaux porteront surtout sur des questions agronomiques. Ce n’est que dans un second temps que Muhammad Yunus en vient à penser qu’une grande partie des problèmes rencontrés par les paysans pauvres de Jobra (le village voisin à l’Université de Chittagong) tiennent à leurs difficultés d’accès à des capitaux. C’est ainsi que le jeune professeur d’économie en vient à proposer un premier microprêt à quelques dizaines d’habitants du village, en utilisant son propre argent. L’effet de ces prêts au montant dérisoire s’avère rapidement très favorable sur la situation matérielle des bénéficiaires. Après avoir tenté d’impliquer qu’une banque commerciale dans le lancement d’une première ligne d’action de microcrédit, l’économiste Yunus décide de créer son propre programme. Celui-ci est officiellement mis en place en 1977, sous le nom de « Grameen ». La « Grameen bank» obtiendra le statut d’établissement bancaire en 1983. Auteur de nombreux essais, traduits dans plusieurs langues diplomatiques, dont «Portraits de microentrepreneurs», avec Jacques Attali, éditions le Cherche midi, Paris 2006; «Vers un monde sans pauvreté», avec Alan Jolis,Paris, édition Lattès, 1997; Muhammad Yunus a publié son dernier livre «Vers un nouveau capitalisme», toujours aux éditions Lattès en 2008. Le dialogue s’est développé dans plusieurs reprises en Italie dans les villes de Bologne et Rome.

Antonio Torrenzano. Qu’est-ce que vous pensez de la dernière crise financière aux États-Unis et dans presque tout l’occident développé ?

Muhammad Yunus. Une manifestation typique des défauts du système. L’occident a été tellement obnubilé par le fait de faire de l’argent pour soi-même qui est arrivé à convaincre les autres, sachant ou devinant qu’il y avait un risque d’échec, mais en tant que vendeur il a embellissé le tableau… Et dans cette manière que les banques ont vendu à des personnes qui n’avaient rien demandé et qui ne comprenaient rien, même pas les éléments juridiques écrits sur les contrats, des prêts qu’ils n’ont pas pu rembourser. Ces individus n’avaient pas dès le début les moyens financiers pour conclure leurs contrats à l’échéance fixée. Avec la crise, rien ne marche plus comme prévu et la catastrophe est sans précédent. Il y a, toutefois, toujours le même problème: après chaque catastrophe financière, le système oublie ce qui arrive à ces victimes du rêve qu’on a leur vendu.

Antonio Torrenzano. Croyez-vous que le capitalisme contemporain a oublié l’individu dans le sens politique de la parole ?

Muhammad Yunus. La dérégulation des marchés financiers a produit cette catastrophe. La communauté internationale devra à présent produire une nouvelle planification et de rigides vérifications de la finance internationale pour que le bénéfice puisse se distribuer vers tout le monde, vers les économies plus faibles et les individus plus démunis. Le problème central du capitalisme unidimensionnel veut que le seul but de l’entreprise soit de gagner de l’argent,de maximiser son profit et que le bonheur soit lié à la consommation. Dans le capitalisme unidimensionnel, tout le monde espère gagner de l’argent en faisant des affaires, de posséder de plus en plus des biens économiques ou de l’argent pour être heureux. Mais, de quel bonheur parle-t-il l’occident ? Le bonheur ne pas un multiple de richesse de ce qu’un individu possède. Ceci n’a pas de sens. L’homme est un être multidimensionnel qui aime aider et coopérer avec les autres sujets humains. En revanche, l’homme artificieusement dessiné par le système capitaliste ne devrait que de gagner de plus en plus de l’argent. La différence entre les deux représentations sociologiques, il est abyssal. L’individu multidimensionnel souffre s’il voit ses congénères en difficulté, il s’implique pour créer un monde meilleur ; l’homme économique est égoïste, seul et ses relations sociales sont projections exclusivement visées à de nouveaux profits.

Antonio Torrenzano. Pourquoi et comment la Grameen Bank est-elle différente des banques traditionnelles ?

Muhammad Yunus. Les instituts traditionnels prêtent de l’argent à qui il en a déjà. Le microcrédit renverse cette pratique: nous donnons de prêts aux pauvres. La garantie unique est la confiance. Qui a reçu de prêts il sait que, s’il rend l’argent dans la limite temporelle préétablie, il pourra accéder à d’autres sommes allouées. Il est un système vertueux qui fonctionne pratiquement toujours. Grâce à cette expérience au Bangladesh, le 80% des pauvres, il est entré dans les programmes du microcrédit. Le défi est d’arriver au 100%: dans cette manière non seulement on améliore l’existence des gens, mais on stimule l’économie du Pays. Il y a des choses que j’ai apprises en cours de route et que je ferais sans doute différemment, à la lumière de ce que je sais aujourd’hui. Dans tout cas, je continuerai à tout essayer pour voir si telle ou telle idée peut marcher,comme nous l’avons fait pour la banque, sans jamais m’arrêter en me disant que ça ne fonctionnera jamais. Le meilleur moyen de savoir si l’on peut réussir quelque chose est d’essayer. La finance et l’investissement ont été toujours vus comme des modèles du rendement, du capital et de l’intérêt avec toutes les limites qu’une vision mono thématique elle peut avoir. Je suis content de ce que j’ai fait,et de l’avoir fait. Content d’avoir trouvé en face de moi du répondant,de la motivation de la part des personnes auxquelles je m’adressais.Content d’avoir été obstiné, de n’avoir jamais laissé tomber,d’y avoir toujours cru même dans les périodes de découragement. Il faut croire dans l’homme multidimensionnel. Croire en ses énormes capacités, qui sont illimitées et qu’il est dommage de ne pas utiliser. Chacun n’utilise qu’une part infime du potentiel qu’il a en lui,et c’est un vrai gâchis. La vie est un processus irréversible,il n’y aura pas de deuxième chance. Depuis le 1989 à aujourd’hui, notre expérience a offert la possibilité de destiner des ressources à des initiatives d’utilité sociale.

Antonio Torrenzano