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Conversation avec Howard Gardner, le père de la théorie des intelligences multiples, écrivain, professeur à l’université Harvard aux États-Unis. Il est connu pour sa théorie sur les intelligences multiples. Auteur de nombreux essais traduit dans plusieurs langues étrangères, il a publié « Les Formes de l’intelligence » en 1997, « Les Personnalités exceptionnelles » en 1999 et « Les 5 Formes d’intelligence pour affronter l’avenir » en 2009. En langue anglaise, nous rapellons « The encyclopedia of human development » Sage Publications en 2010 et «Truth, beauty, and goodness reframed: Educating for the virtues in the 21st century » en 2011. Le dialogue a eu lieu dans la ville italienne de Reggio Emilia auprès du Centre international pour l’éducation Loris Malaguzzi où le professeur Howard Gardner est conseiller scientifique du centre international Reggio Children (http://www.reggiochildren.it).

Antonio Torrenzano. J’ai toujours comparé le métier d’enseigner à celui d’un archéologue qui avec de la patience et de la fatigue cherche de déchiffrer et signaler à ses étudiants plusieurs directions. Le défi de ce métier n’a jamais été seulement celui de former ou éduquer, mais de proposer plusieurs clés pour faire décliner aux étudiants leur avenir avec enthousiasme, passion, rigueur et clairvoyance. Quel rôle devra-t-il alors avoir l’école dans ces temps globaux?

Howard Gardner. L’école devrait enseigner à vivre ensemble. Elle devrait aussi transmettre ce que tout le monde devrait savoir du Monde. Quand je parle du Monde, je me réfère au monde physique, biologique, social, culturel et personnel. Je pense qu’il est aussi important que l’école fasse apprendre à vivre avec les autres cultures par des approches multiples et par des intelligences différentes. Néanmoins, l’école devrait enseigner également le sens de la beauté pour la vie parce qu’une existence sans beauté serait un itinéraire vide. Jusqu’à maintenant, au contraire, dans le monde entier on a favorisé des écoles fondées sur un enseignement tout à fait semblable pour tous.

Antonio Torrenzano. Pourquoi pensez-vous qu’il serait mieux d’avoir une méthode pédagogique différente ?

Howard Gardner. Jusqu’à maintenant, on a choisi à priori un mélange d’intelligence linguistique et logico-mathématique pour éduquer chaque individu selon ce prototype idéal. Je crois en revanche qu’il serait plus équitable de diversifier la présentation des contenus à enseigner et de développer une méthode sur mesure en fonction des capacités des élèves. Dans cette nouvelle ère numérique, l’éducation centrée sur l’individu sera seulement un problème de temps. Déjà maintenant, pour n’importe quel savoir digne d’être appris, la technologie et le Réseau Net nous donnent aujourd’hui nombreuses manières d’apprendre.

Antonio Torrenzano. Dans l’élaboration de votre théorie sur les intelligences multiples, vous affirmez qu’existent huit intelligences : intelligence linguistique, logico-mathématique, musicale, spatiale, corporelle, interpersonnelle, intra personnelle, l’intelligence de l’environnement naturel. Pourquoi parlez-vous de l’intelligence au pluriel ? Votre théorie sur les intelligences multiples est-elle une méthode éducative ?

Howard Gardner. Chaque intelligence, prise en elle-même, n’est rien d’autre qu’un potentiel biologique, c’est-à-dire la capacité de traiter dans une manière particulière une catégorie déterminée d’informations. La théorie des intelligences multiples n’est pas une méthode éducative, mais elle intéresse les enseignants, car quiconque a travaillé avec des jeunes sait qu’ils ne sont pas tous faits sur le même modèle.

Antonio Torrenzano

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Conversation avec Mireille Delmas-Marty, écrivaine, juriste, professeure des universités de Lille II, Paris XI puis Panthéon-Sorbonne jusqu’en 2002. Élue membre de l’Academie des Sciences morales et politiques en 2007, Mireille Delmas-Marty occupe depuis 2002 la chaire d’Études juridiques comparatives et internationalisation du droit au Collège de France ou son cours questionne l’humanisation des systèmes de droit à un moment où celle-ci semble plus que jamais nécessaire. Auteur de nombreux essais, traduits dans plusieurs langues étrangères, dont « Pour un droit commun», édition Le Seuil, 1994;« Trois défis pour un droit mondial », Le Seuil en 1998; « Le crime contre l’humanité », avec Emanuela Fronza, Isabelle Fouchard et Laurent Neyret, aux éditions PUF en 2009; «Libertés et sûreté dans un monde dangereux », Le Seuil, 2010. Elle est notamment l’auteur de « Les forces imaginantes du droit », oeuvre monumentale en plusieurs volumes : Le relatif et l’universel, Le pluralisme ordonné, La refondation des pouvoirs, Vers une communauté de valeurs ?, éditions Le Seuil, 2004-2011. L’entière conversation, recueillie par la journaliste Jasmina Sopova, a été publiée sur la revue «Le courrier de l’UNESCO », numéro 04, octobre-décembre 2011, 64e année. Tous les numéros de la version électronique du Courrier de l’UNESCO peuvent être lus à la suivante indication numérique http://www.unesco.org/fr/courier

Jasmina Sopova. Face à la mondialisation, l’humanisation des systèmes de droit progresse-t-elle ou marque-t-elle le pas ?

Mireille Delmas-Marty. À première vue, l’humanisme juridique semble renforcé par la multiplication des instruments juridiques et des instances internationales chargées de contrôler le respect des droits de l’homme, de même que par l’apparition d’un droit humanitaire et l’émergence d’une justice pénale à vocation universelle. Et sur le plan économique, le marché global a pour ambition de créer des emplois et d’accroître la prospérité. En apparence, donc, tout a l’air d’aller pour le mieux dans le meilleur des mondes… Or, la mondialisation, qui fonctionne comme une loupe grossissante, révèle une série de contradictions et soulève une nuée de questions. Comment concilier le concept de sécurité et le principe de liberté ? Les droits économiques et la protection de l’environnement ? La mondialisation aggrave même la situation lorsqu’elle dissocie, par exemple, les droits économiques, déjà globalisés, des droits sociaux qui relèvent des États, eux-mêmes affaiblis par les contraintes qu’imposent les marchés financiers. On peut également se demander s’il n’y a pas de contradiction entre l’universalisme affirmé par la Déclaration des droits de l’homme de 1948 et la Convention 2005 de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, qui qualifie la diversité culturelle de patrimoine commun de l’humanité.

Jasmina Sopova. Comment ces contradictions se traduisent-elles dans les faits ?

Mireille Delmas-Marty. L’une des contradictions les plus fortes concerne les migrations. Les frontières sont ouvertes aux marchandises et aux capitaux, mais fermées aux êtres humains. La tendance est même au durcissement du contrôle et de la répression dans bon nombre de pays, au point d’aboutir à une sorte d’amalgame entre immigration et criminalité. Or, ces mêmes pays, en imposant l’ouverture des frontières au marché global, déséquilibrent les marchés locaux et incitent les populations à partir. En somme, ce sont les mêmes acteurs qui fabriquent l’immigration et qui, simultanément, la répriment. Par ailleurs, la dissociation entre droits économiques et droits sociaux limite la croissance aux profits économiques et financiers, sans empêcher l’aggravation de la précarité et des exclusions sociales, qu’il s’agisse du chômage ou de la grande pauvreté. L’écart s’accroît entre les revenus les plus élevés et les plus faibles au même rythme que la prospérité progresse. Enfin, l’exploitation des ressources naturelles, un secteur où les entreprises multinationales jouent souvent un rôle moteur, est à l’origine d’un nombre grandissant de conflits armés dans le monde, notamment en Afrique et en Amérique latine. C’est ainsi que les crimes de guerre, les génocides, les crimes contre l’humanité et les crimes d’agression persistent, malgré la création d’une Cour pénale internationale. Certes, son entrée en vigueur est relativement récente (2002), mais les raisons sont aussi d’ordre structurel : le statut de la CPI ne prévoit pas la responsabilité des personnes morales, et les entreprises demeurent impunies en cas d’infraction. Le constat affaiblit le rôle dissuasif qui était pourtant inscrit dans ce statut (à la différence des tribunaux ad hoc qui jugent des crimes déjà commis).

Jasmina Sopova. Qu’en est-il des contradictions entre les droits économiques et les droits de l’environnement ?

Mireille Delmas-Marty. L’impératif de développement et de compétitivité dissuade les États de s’engager dans la protection de l’environnement. Comment, dès lors, protéger la planète contre les effets négatifs du changement climatique, l’érosion de la biodiversité ou la pollution des eaux ? Tandis que les pays industriels conditionnent leur engagement à celui des pays en développement ou émergents, ces derniers invoquent l’équité historique : dans la mesure où les pays industriels sont à l’origine de la pollution de la planète, ils doivent à présent participer à l’effort général pour préserver l’environnement, tout en permettant aux autres de se développer. L’expression « développement durable » est supposée organiser une synergie entre les droits économiques et les droits de l’environnement, mais tant que l’on n’y aura pas intégré la notion de développement équitable, il s’agira d’une synergie « en trompe-l’oeil ».

Jasmina Sopova. Tous ces exemples mettent en évidence un processus de déshumanisation. Que peut faire le droit ?

Mireille Delmas-Marty. Son rôle est difficile, car dans un monde en transformation accélérée, il ne s’agit pas de revenir à un concept statique, défini comme « humanisme juridique », mais de mettre en place une dynamique, c’est-à-dire des processus d’humanisation. Plutôt que de réaffirmer des principes, il faut tenter d’inverser, dans les pratiques, le mouvement de déshumanisation. Seule une application effective des droits de l’homme évitera les dérives du totalitarisme politique, comme celles du totalitarisme du marché, notamment du marché financier.

Jasmina Sopova. De quels moyens dispose-t-il ?

Mireille Delmas-Marty. Le droit n’offre pas une réponse à chacun des défis que j’ai évoqués. Mais certains processus juridiques en cours offrent des débuts de réponses pour humaniser la mondialisation. Par exemple, construire une citoyenneté à plusieurs niveaux : c’est un processus lent et difficile, mais il répond aux problèmes des migrations comme à ceux liés à l’environnement. Certes, la citoyenneté du monde est un vieux rêve qui existe depuis l’Antiquité. Plus près de nous, Emmanuel Kant a rêvé de la paix perpétuelle entre les nations dans l’Allemagne de la fin du 18e siècle, de même qu’en Chine, Kang Youwei a rêvé de l’âge de la grande paix du monde à la fin du 19e siècle. Ce «rêve des deux K » pourrait se réaliser progressivement. On observe déjà que la création d’une citoyenneté européenne, sans faire disparaître les citoyennetés nationales, tend à les compléter. À l’échelle planétaire, le Forum mondial sur la migration et le développement met petit à petit en place une approche globale intégrant le souci d’humanisation aux contraintes économiques. En attendant que les pays d’émigration se décident à ratifier la convention des Nations Unies sur les droits des travailleurs migrants (signée en 1990), on peut y voir l’ébauche d’un processus de reconnaissance de certains droits qui préfigurent une future citoyenneté du monde. C’est en regardant l’avenir, face aux risques globaux, que nous commençons à prendre conscience de l’humanité comme une communauté de destin.

Jasmina Sopova. Est-il utopique d’imaginer une gouvernance mondiale fondée sur des principes humanistes ?

Mireille Delmas-Marty. À l’heure actuelle, c’est encore une utopie. L’hétérogénéité de la puissance,partagée entre quelques États et les grandes entreprises multinationales, rend l’organisation d’une gouvernance mondiale extrêmement difficile. Il faudrait parvenir, en cas de violation des droits de l’homme, à responsabiliser tous les titulaires de pouvoir. Pour les États, un tel processus commence à fonctionner au sein du Conseil de l’Europe (avec la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et la cour de Strasbourg), également en Amérique latine (la Convention interaméricaine relative des droits de l’homme ) et depuis peu en Afrique (avec la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples). À défaut de Cour mondiale des droits de l’homme, des mécanismes moins contraignants se mettent en place, mais ils sont insuffisants et dispersés.

Jasmina Sopova

* Un particulier remerciement à l’artiste et photographe Emmanuelle Marchadour pour le portrait de Mireille Delmas-Marty.

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Conversation avec Zygmunt Bauman, sociologue, écrivain. Il a enseigné la philosophie et la sociologie à l’université de Varsovie où il fut lui-même étudiant. Il a été contraint par le régime communiste de quitter la Pologne en 1968 lors des persécutions antisémites. Il rejoint l’université de Leeds en 1973. Zygmunt Bauman a également enseigné à l’université de Tel-Aviv. Auteur de nombreux essais, traduits dans plusieurs langues étrangères, il a publié en France : « Le coût humain de la mondialisation », Hachette, 1999; « Modernité et holocauste», La fabrique, 2002; « La Vie en miettes. Expérience postmoderne et moralité », Paris, Hachette, 2003; « L’Amour liquide. De la fragilité des liens entre les hommes », Éditions du Rouergue, 2004; « La société assiégée », Le Rouergue/Chambon, 2005; « La Vie liquide », Le Rouergue/Chambon, 2006; «Vies perdues : La modernité et ses exclus », Payot, 2006; «Le présent liquide », Seuil, 2007; « L’éthique a-t-elle une chance dans un monde de consommateurs? », Climats/Flammarion, 2009; « Identité », L’Herne, 2010. Le dialogue a eu lieu près de l’université de Padoue et dans la ville de Turin au printemps 2012.

Antonio Torrenzano. Le processus de mondialisation a porté à l’hégémonie de l’économie, du profit et des échanges et nous vivons dans une ère du liquide comme vous affirmez dans vos essais. Cette période historique se caractérise par l’affirmation d’une nouvelle fracture planétaire et nous ne savons ce qui en sortira.

Zygmunt Bauman. Nous vivons dans une phase de mondialisation accélérée, c’est-à-dire dans un processus qui veut transformer le monde en marché unique et dans les mains d’un groupe limité de personnes. Un processus qui est la cause première de l’injustice, du conflit et de la violence. D’une certaine façon, c’est qui arrive avec la crise de l’année 2008 n’est que la manifestation principale. Depuis quelques années, le capitalisme financier qui détient l’argent et le pouvoir est en train d’organiser le monde selon son intérêt. L’individu est devenu un consommateur, l’État-nation a subi un rapide affaiblissement. La mondialisation financière a toujours détesté toutes les vérifications et les surveillances comptables autant que les organisations illégales. Les vérifications ont été toujours des obstacles qui bloquaient la rapidité des échanges et du profit. Les paradoxes de cette mondialisation ? Richesse mondiale, pauvreté locale et capitalisme sans travail. Il faudra encore comprendre quel prix la société civile devra payer. Mais, je crains que le prix de ce désastre cette fois soit très haut, surtout pour les nouvelles générations.

Antonio Torrenzano. Pourquoi la société occidentale a-t-elle oublié la valeur de l’éthique ?

Zygmunt Bauman. La valeur de l’éthique autant que les autres vertus est couteuse et il n’y a pas de recette facile pour rejoindre ses vertus. Nous ne pouvons pas les acheter dans un magasin ni dans un supermarché.

Antonio Torrenzano. Une mondialisation donc réductrice, financière et spéculative. Pourquoi la communauté internationale n’a-t-elle pas développé une gouvernance mondiale ?

Zygmunt Bauman. Tous les problèmes d’aujourd’hui sont mondiaux alors que la politique reste coincée dans le local. Les liens entre pouvoir et politique, ainsi fort dans le passé, ils se sont desserrés. Les leaders de la communauté internationale se trouvent dans un labyrinthe : ils sont incapables de produire un nouveau système des normes et ils sont incapables de concevoir une nouvelle manière de vivre ensemble. L’État-nation n’est plus le moteur du progrès social, et je pense que l’on ne reviendra pas en arrière. La croyance créée et promue par l’ancienne modernité a disparu. Elle n’existe plus. Comme l’a souligné plusieurs fois Ulrich Beck, nous sommes aujourd’hui sommés de trouver des réponses individuelles à des problèmes collectifs. Ce qui n’est pas illusoire, en revanche, c’est la possibilité de changer les conditions de vie des hommes, de lutter contre l’insécurité, la servitude, l’injustice, la souffrance, l’humiliation. De s’opposer contre toutes les violations à la dignité humaine.

Antonio Torrenzano. Pourquoi définissez-vous cette période historique de postmodernité comme modernité liquide ?

Zygmunt Bazuman. Contrairement à un corps solide, les liquides ne peuvent pas aussi conserver leur forme lorsqu’ils sont pressés par une force extérieure. La tendance à substituer la notion de « réseau » à celle de « structure » dans les descriptions des interactions humaines contemporaines traduit parfaitement cette nouvelle ère. La liquidité de la vie s’exprime encore plus dans toute sa gravité dans toutes les relations humaines. Nous vivons dans une société fondée sur la production de marchandises où le marketing a transformé la rationalité du consommateur dans des pulsions d’achat compulsif. Les crises et l’instabilité permanente prouvent la situation contemporaine.

 Antonio Torrenzano

* Le sociologue Zygmunt Bauman participera au prochain festival international de la philosophe qui se déroulera à Modène en Italie du 14 au 16 septembre 2012. Le festival est organisé par la Fondation Collegio San Carlo. Site électronique du festival http://www.festivalfilosofia.it

* Un remerciement particulier au photoreporter Mario Soto Oliva pour l’image de Zygmunt Bauman.

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Conversation avec Marc Augé, ethnologue et anthropologue, écrivain. Marc Augé est directeur d’études à l’École des Hautes Études en sciences sociales (EHESS) à Paris ; de 1985 à 1995, il en fut le président (après Fernand Braudel, Jacques Le Goff et François Furet). Directeur de recherches à l’ORSTOM (actuel IRD) jusqu’en 1970, puis, élu à l’EHESS, il a effectué de nombreuses missions en Afrique noire, principalement en Côte d’Ivoire et au Togo, et en Amérique du Sud. Depuis les années 1980, il a diversifié ses champs d’observation, effectuant notamment plusieurs séjours au Venezuela, en Bolivie, en Argentine, au Chili, tout en essayant d’observer les réalités du monde contemporain dans son environnement le plus immédiat. En 1992, il a fondé, avec Jean Bazin, Alban Bensa, Jean Jamin, Michèle de la Pradelle et Emmanuel Terray, le Centre d’anthropologie des mondes contemporains de l’EHESS, qui allaient donner naissance à l’Institut interdisciplinaire d’anthropologie du contemporain ( unité mixe de recherche EHESS, CNRS, ministère de la Culture ) et il deviendra membre associé d’une des équipes de cet Institut, le Laboratoire d’anthropologie et d’histoire de l’institution de la culture dirigé par Daniel Fabre. Il est l’auteur de nombreux ouvrages traduits en plusieurs langues étrangères dont « Fictions de fin siècle », Paris, Fayard, 2000 ; « Les Formes de l’oubli », Paris, Payot & Rivages, 2001 ; « Journal de guerre », Paris, Galilée, 2003; « Le Temps en ruines », Paris, Galilée, 2003; « Pour quoi vivons-nous ? », Paris, Fayard, 2003; «L’Anthropologie », Paris, Presses universitaires de France, 2004 (avec Jean-Paul Colleyn);« Le Métier d’anthropologue. Sens et liberté », Paris, Galilée, 2006; « Éloge de la bicyclette », Payot & Rivages, 2008; « Où est passé l’avenir», Paris, Panama, 2008 (réédition Le Seuil, 2011); «Le Métro revisité », Paris, Le Seuil, 2008; « Pour une anthropologie de la mobilité », Paris, Payot & Rivages, 2009; « Carnet de route et de déroutes », Paris, Galilée, 2010; « La Communauté illusoire », Paris, Payot & Rivages, 2010; « Journal d’un SDF » , Paris, Le Seuil, 2011; « La Vie en double. Voyage, ethnologie, écriture », Paris, Payot & Rivages, 2011. La conversation a eu lieu à Modène près de la fondation Collegio San Carlo et dans la ville de Rimini au printemps du 2012 pendant le festival culturel Altrementi.

Antonio Torrenzano. On pourrait discuter longtemps des bienfaits et des méfaits de la mondialisation. Je constate toutefois que ce processus a porté à l’hégémonie de l’économie, du profit et de seuls résultats chiffrés en ignorant les réalités humaines.Nous vivons dans une mondialisation réductrice, financière et spéculative plutôt que dans une véritable mondialité faite de passion, de sensibilité, de haine, d’amour, de solidarité.De cette démesure, la crise financière et économique se trouve au coeur.

Marc Augé. L’évolution contemporaine nous oblige en effet à affronter une complexité accrue. Et l’avenir, sans doute, est moins prévisible qu’hier. Les causes sont nombreuses, mais je distinguerai à cet égard deux types d’erreurs: l’erreur morale par un excès d’optimisme, et une erreur intellectuelle par l’incapacité à concevoir la complexité. Complexité encore plus accrue par la situation de crise économique et sociale depuis le 2008 et l’accélération que les nouvelles technologies donnent à nos existences. Cette accélération nous fait vivre dans une sorte d’hypertrophie du présent, hypertrophie qui devient encore plus amplifiée par les vieux et nouveaux médias. Un mélange explosif donc qui change l’expérience individuelle et collective de notre temps présent en produisant de l’incertitude et la peur de l’avenir.

Antonio Torrenzano. L’incertitude est-elle un fantasme ou une réalité ?

Marc Augé. L’incertitude rapproche tout le monde : les jeunes craignent de ne pas trouver du travail, de ne pas projeter leur avenir et ils se sentent bloqués dans un temps présent fait de précarité. Leurs pères, en revanche, ont peur de perdre leur retraite, leur assistance sociale ou de finir en misère. L’avenir fut longtemps porteur d’espoir pour de nombreuses civilisations. Un présent immobile s’est désormais abattu sur le monde, désactivant l’horizon de l’Histoire aussi bien que les repères temporels des générations. Un nouveau régime s’instaure : il influe sur la vie sociale au point de nous faire douter de la réalité.

Antonio Torrenzano. Ortega disait : « nous ne savons pas ce qui se passe, et c’est justement ce qui se passe ». Alors, après quatre ans de crise économique quelle serait-elle la bonne nouvelle : une prise de conscience de l’amplitude et de la profondeur de la complexité ?

Marc Augé. La finance a transformé l’ancien concept de l’universalisme en mondialisme. Elle a remplacé la sphère du social par la sphère de la consommation à n’importe quelle heure du jour en augmentant les inégalités au service du profit. Le capitalisme financier a réalisé à sa manière l’ancien idéal de l’internationalisme socialiste en le transformant dans un internationalisme économique. La politique s’est fléchie au modèle du libre marché et de la mondialisation. Ce repli doit assurer simplement le bon fonctionnement du marché et l’action politique se traduit alors à une simple action de gouvernance. C’est-à-dire à la gestion des consommations et des services. Nous sommes au dernier chapitre des grandes narrations philosophiques, politiques et nationaux que Jean-François Lyotard identifiait comme l’esprit de la postmodernité.

Antonio Torrenzano

* L’anthropologue Marc Augé participera au prochain festival international de la philosophe qui se déroulera à Modène en Italie du 14 au 16 septembre 2012. Le festival est organisé par la Fondation Collegio San Carlo. Site électronique du festival http://www.festivalfilosofia.it

* Un particulier remerciement au photoreporter Charles Mallison pour l’image de  Marc Augé.

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Conversation avec Leymah Gbowee, prix Nobel de la paix 2011, président de l’ONG West African Regional Women Peace and Security Network-Africa (site numérique http://www.wipsen-africa.org). Surnommée la « guerrière de la paix », elle a mobilisé les femmes de son pays, brisant les barrières ethniques et religieuses, pour mettre fin à l’atroce guerre civile qui a dévasté son pays au début des années 2000. Et elle a réussi! Cette victoire impressionnante lui a valu d’obtenir le prix Nobel de la paix en 2011, avec Ellen Johnson Sirleaf et Tawakkul Karman. Depuis, elle a fondé et dirige plusieurs organisations de femmes,notamment la Gbowee Peace Foundation Africa. Comme autrice, elle a écrit « Mighty Be Our Powers: How Sisterhood, Prayer, and Sex Changed a Nation at War » aux éditions Beast Books. Le dialogue a eu lieu à Rome et Viterbo au début du mois de juillet 2012 pendant la visite de Leymah Gbowee en Italie près du Parlement italien et du Conseil for dignity,justice and reconciliation Ara Pacis (http://www.arapacisinitiative.org) toujours dans la capitale italienne. Elle a participé aussi au festival de sciences sociales dans la jolie petite ville de Viterbo. Son site numérique http://www.leymahgbowee.com et le site numérique de sa fondation pour la paix http://www.gboweepeaceusa.org

Antonio Torrenzano. L’État du Libéria a été ravagé par des décennies de dictature, de destruction économique et de guerre civile. Vous êtes une de fondatrice et animatrice du mouvement féminin communautaire pour la paix dans votre Pays. Au plus fort des combats, vous avez contribué au rassemblement et à la mobilisation de milliers de Libériennes pour dénoncer la guerre civile longue de 14 ans et plaider pour la réconciliation. Encore, pendant les négociations pour la fin de la guerre, vous avez développé plusieurs protestations silencieuses au dehors de l’immeuble présidentiel à Accra, pour empêcher que les négociations sur la paix s’interrompissent et les négociateurs abandonnassent la table.

Leymah Gbowee. Les femmes dans la réconciliation de mon Pays ont trouvé les moyens de faire pression sur les chefs des factions belligérantes et elles ont contribué à sauver les négociations. La force collective de toutes les femmes libériennes a permis de rejoindre nos objectifs. Cette force a aussi contribué à construire un sens de cohésion entre toutes les femmes de mon Pays, même si nous étions différentes pour racines ethniques et appartenance religieuse. Au départ, la population ne croyait pas tellement aux femmes, mais le sentiment dominant était d’essayer d’autres choses. Trouver de nouvelles solutions pour le futur du Pays. La présidence de Mme Johnson-Sirleaf a ouvert de nouvelles perspectives aux femmes et aux jeunes filles du Libéria.

Antonio Torrenzano. Par la présidence de Mme Johnson-Sirleaf, votre Pays a vu augmenter le taux d’inscription scolaire de jeunes filles auprès des établissements de votre Pays. Plusieurs rapports des Nations Unies et l’UNESCO confirment cette croissance. L’agence UNESCO a constaté que le rapport filles/garçons dans l’enseignement primaire au Libéria est passé de 74 filles pour 100 garçons dans les années 1990 à 96 filles pour 100 garçons en 2010.

Leymah Gbowee. Aujourd’hui, les femmes souhaitent s’engager encore plus. Certaines des filles qui n’ont jamais pensé à poursuivre leurs études disent maintenant : je veux aller au lycée et devenir quelqu’un. On enregistre également des taux élevés d’inscription de femmes dans les lignes d’action d’alphabétisation pour les adultes. La majorité d’entre elles étudient avec passion et un très grand enthousiasme. Même dans les zones rurales, où la tradition et la pauvreté concourent souvent à empêcher la scolarisation des filles, celles-ci ont maintenant tendance à s’affirmer.

Antonio Torrenzano. Toujours pour ce qui concerne l’éducation, votre Pays a lancé plusieurs lignes d’action pour l’alphabétisation à faveur de jeunes qui vivent dans les régions rurales.

Leymah Gbowee. Oui, nous avons plusieurs projets éducatifs pour nos régions rurales. Dans deux de ces régions, les résultats ont dépassé les attentes. Les filles qui ont achevé leurs études secondaires cherchaient à obtenir des bourses pour aller à l’université. Nous avons eu jusqu’aujourd’hui un énorme flux de filles scolarisées et les femmes ont des taux de réussite extraordinaires. Le Libéria pourrait bien parvenir à scolariser autant de filles que de garçons d’ici à 2015, objectif du millénaire pour le développement.

Antonio Torrenzano. Dans vos nombreux discours sur la Paix et sur le processus à suivre, vous aimez affirmer : « N’attendez pas un Mandela, n’attendez pas un Gandhi, n’attendez pas un Martin Luther King, mais soyez votre propre Mandela, votre propre Gandhi, votre propre Martin Luther King ». Cette approche serait-elle utilisable dans d’autres Pays de l’Afrique ? Je pense par exemple à la Somalie.

Leymah Gbowee. J’ai toujours souligné que la paix est un procès et pas un événement. J’espère que les femmes de ces communautés peuvent trouver de stratégies pour mettre fin aux conflits. Je suis sûr qu’elles trouveront les instruments appropriés.

Antonio Torrenzano

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Samir Amin, économiste, écrivain, professeur d’économie du développement, président du Forum du Tiers-Monde (http://www.forumtiersmonde.net), directeur éditorial de la collection « Alternatives » auprès de la maison d’édition l’Harmattan (http://www.editions-harmattan.fr). Samir Amin enseigne l’économie aux universités de Poitiers, Paris et Dakar. Il a beaucoup publié sur le droit, la société civile, le socialisme, le colonialisme et le développement, particulièrement en Afrique et dans le monde arabe et islamique.Théoricien de l’altermondialisme, il est moins connu pour ses recherches sur les formes précapitalistes des pays colonisés, notamment africains. Il a travaillé de 1957 à 1960 dans l’administration égyptienne du développement économique et il a été de 1960 à 1963 conseiller du gouvernement du Mali, puis directeur de l’Institut africain de développement économique et de la planification. Il dirige actuellement le bureau africain du Forum du Tiers-Monde à Dakar.

Auteur de nombreux essais dont « L’Égypte nassérien» en 1964, « L’économie du Maghreb » en 1966, « L’impérialisme et le développement inégal » et « La nation arabe » en 1976, « La Méditerranée dans le système mondial » en 1988, « Les enjeux stratégiques en Méditerranée » en 1991, « L’Ethnie à l’assaut des nations » en 1994, « L’hégémonisme des États-Unis et l’effacement du projet européen ». « Sur la crise : Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise », éditions le Temps des cerises en 2009, « La loi de la valeur mondialisée» en 2011 et « Monde arabe : le printemps des peuples ? » toujours aux éditions Le Temps des cerises en 2011. Ce carnet numérique a déjà dialogué avec le professeur Samir Amin dans plusieurs occasions en publiant la première conversation au mois de novembre 2007 et le deuxième dialogue au mois de février 2011. Un particulier remerciement au Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (site numérique http://www.codesria.org) qui a réalisé l’entretien pendant sa XIIIe assemblée générale en 2011.

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Pour poser la question d’un vrai droit à alimentation, il faut dépasser la simple considération du quotidien pour aborder une nouvelle vision des décisions internationales à ce sujet. La faim est non seulement l’une des principales cause de la pauvreté, mais également l’un de ses principaux effets. Les répercussions de la faim vont bien au-delà des morts qu’elle engendre. Car la faim entraîne des coûts économiques considérables pour les individus, les familles et d’entières sociétés. Les sociétés où la faim est omniprésente voient leur croissance économique gravement compromise, alors qu’il s’agit d’un élément indispensable à une réduction durable de la pauvreté. Ces effets de la faim montrent que c’est dans les zones rurales que se gagnera ou se perdra la bataille contre la pauvreté. Sans une nouvelle vision, rien de bon ni de consistant ne pourra être réalisé dans la longue marche vers une situation nouvelle.

La faim est encore notre scandale contemporain et les individus qui souffrent de cette pénible situation ils sont les exclus de cette économie mondialisée. Cet écart se creuse de plus en plus aujourd’hui. Ces espaces d’exclusion prennent de multiples formes, que ce soit des pays entiers en proie à la famine ou des régions dans certains continents par exemple l’Afrique subsaharienne ou la Corne de l’Afrique. Ils sont à la fois des espaces géographiques, mais aussi des espaces sociaux où la pauvreté, l’exclusion, la marginalité deviennent les lieux communs du même enfer. Comme l’a dit Nelson Mandela: « la pauvreté massive et l’horrible inégalité sont de terribles fléaux de notre temps ».

L’État du Niger – par exemple – pour pouvoir rééchelonner sa dette, a dû accepter d’abolir son Office national vétérinaire. L’abolition a ouvert le marché nigérien aux vaccins et médicaments vendus, beaucoup plus cher, par les multinationales. Incapables de les acheter, les éleveurs ont vu dépérir leurs troupeaux. La liste de ces cas est longue et s’allonge chaque jour. La crise s’incarne donc dans l’économie locale, mais elle est aussi une faillite de l’économie mondiale. Malgré plus d’un siècle de développement et de théories sur le développement, des auteurs et des analystes en arrivent à la conclusion de l’impasse et même de l’échec du système. Échec du développement et de son inadéquation à répondre aux problèmes criants qui existent sur la planète. Les Pays moins avancés bénéficiaires restent toujours des PMA. Le Burkina Faso reste toujours le Burkina Faso et la province du Yatenga reste encore une zone déshéritée. «Ces échecs globaux répétés – il soutient Serge Latouche – n’empêchent pas le fonctionnement du mythe […] Pourtant, l’échec global de l’aide est une conséquence nécessaire de la logique de la modernité occidentale ».

Comment pourra-t-on dépasser cet échec ? Comment pourra-t-on améliorer le niveau de vie de trois milliards d’hommes et de femmes qui vivent à présent à la campagne et beaucoup d’entre eux dans une extrême pauvreté ? Le développement rural a-t-il encore d’importance ? Pour Ignacy Sachs, économiste et sociologue à l’École des Hautes Études en sciences sociales de Paris, le développement rural a encore d’importance pour trois raisons. Premièrement, l’ère de l’industrialisation comme nous l’avons connu au XXe siècle est terminée; nous sommes entrés désormais dans une ère de désindustrialisation. Les industries de haute technologie créent difficilement de nouveaux emplois; l’agriculture et les contextes ruraux représentent encore 40,1 % du total de l’emploi dans le monde. En Asie du Sud-est et dans le Pacifique, par exemple, ce pourcentage est de 43,3%, en Asie de l’Est il est de 49,5%, en Asie du Sud de 61,2%. En Afrique au sud du Sahara de 63,6%. Deuxièmement, le potentiel pour un nouveau cycle de développement rural existe encore.

Il est nécessaire de cultiver plus de nourriture afin d’assurer le respect universel au droit de l’alimentation. Le défi est que le développement rural devienne socialement participatif, durable pour l’environnement en promouvant une agriculture à petite échelle paysanne et bien modernisée. Le développement rural a un effet multiplicateur sur le reste de l’économie. Un rapport de la Banque mondiale sur l’Amérique latine et les Caraïbes indiquait que la population rurale représentait environ 42% de la population totale, alors que les statistiques officielles indiquaient 24%, et qu’une augmentation de 1% du PIB agricole correspondait à 0,12% de la croissance de la production non agricole (rapport de la Banque Mondiale, « Beyond the city. The Rural Contribution to Development », Washington, 2004). Troisièmement, dans le domaine de l’agriculture, l’écart de productivité entre les techniques modernes et traditionnelles est réellement très important et peut atteindre dans des cas extrêmes un rapport de 500 à 1, ou même de 1000 à 1. En d’autres termes, le danger est d’annihiler la majorité des cultivateurs traditionnels si les politiques agricoles sont laissées à l’interaction libre des forces du marché.

Qu’arriverait-il à ces milliards d’êtres humains, dont la plupart sont déjà les pauvres parmi les pauvres sans un nouveau développement rural ? Pour l’économiste Samir Amin, au mieux un tiers d’entre eux pourrait être absorbé par les villes selon l’hypothèse irréaliste d’un taux annuel stable de croissance industrielle de 7% au cours des 50 prochaines années. Les deux autres tiers gonfleraient encore une fois les bidonvilles à la recherche de leur survie. « La question agraire – affirme Samir Amin – est plus que jamais au centre des défis majeurs que l’humanité devra affronter durant le 21e siècle. Les réponses qui seront données à cette question forgeront de manière décisive le cours de l’histoire de ce siècle ». Il n’y a pas beaucoup de temps pour faire que la pauvreté n’entre plus dans l’Histoire.

Antonio Torrenzano

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Conversation avec Rasmata Kabre, économiste, coordonnatrice de la fondation pour la promotion des droits des femmes au Burkina-Faso, vice-présidente de l’ONG BPW (Business and professional women) dans la capitale Ouagadougou. La conversation avec Rasmata Kabre a eu lieu à Rimini pendant la 42e édition des journées internationales d’étude de la Fondation Pio Manzù.

Antonio Torrenzano. Les récoltes céréalières mondiales des dernières années ont été élevées, et en même temps le nombre d’affamés a continué à augmenter. Entre 2000 et 2011, le prix du blé, du maïs et du riz sur le marché mondial a connu, en tenant compte de l’inflation, une hausse moyenne de 150%. Depuis le début du XXI siècle, les marchés de matières premières ( des métaux jusqu‘au pétrole en passant par le blé, le maïs et le soja) sont devenus de biens économiques appréciés par les investisseurs en capital. L‘augmentation de la population mondiale et la croissance économique internationale s’accompagnent d’une demande continue de matières premières ; le commerce de matières premières est donc une activité très lucrative. Les fonds de pension, les assurances, les fondations et un grand nombre d‘investisseurs individuels ont ainsi investi plus de 600 milliards de dollars dans les marchés financiers de matières premières. Existe-t-il une corrélation entre ces deux évolutions ? Un secteur financier débridé nuirait-il à la vie et à la santé des populations les plus pauvres en faisant augmenter les prix des matières premières ?

Rasmata Kabre. Je trouve troublant qu’à une époque où la nourriture est partout très abondante, où les rendements agricoles sont plus élevés que jamais, presque 925 millions d’individus n’aient pas assez à manger. L’Organisation des Nations Unies estime que presque un milliard d’individus souffraient de la faim en 2011. Ce chiffre demeure supérieur au niveau d’avant les crises alimentaire et économique de 2008. Ce chiffre est toutefois supérieur à ceux de la période du Sommet mondial de l’Alimentation de 1996, lorsque les dirigeants mondiaux convinrent de réduire de moitié le nombre d’affamés. Tout cela a des conséquences durables sur leur santé et les prive de perspectives d’avenir. Au cours de la seule année 2010, les prix des denrées alimentaires ont augmenté de 30 % et au moins 40 millions de personnes de plus ont sombré dans la pauvreté absolue. L’absence de mécanismes appropriés pour affronter les événements bouleversants ou protéger les populations les plus vulnérables de leurs effets se traduit par une recrudescence de la faim aujourd’hui. L’Afrique de l’Ouest continue à être victime d’une insécurité alimentaire et une malnutrition croissantes dans plusieurs pays où le pourcentage de personnes sous-alimentées demeure le plus élevé, avec 30 pour cent en 2010. Quand les populations sont obligées de consacrer 80 % de leurs revenus à l’alimentation, au lieu de seulement 20 % comme dans les riches pays industrialisés, les hausses de prix des céréales, du pain et d’autres aliments de base représentent une menace existentielle.

Antonio Torrenzano. Quel est l’impact de la malnutrition dans votre Pays ?

Rasmata Kabre. La pauvreté dans mon Pays fait vivre presque 44% de la population dans une situation de misère et les femmes sont les premières victimes. Les femmes – j’ajouterais – sont des victimes silencieuses. La situation de la pauvreté extrême au Burkina Faso, c’est une blessure ouverte. Une souffrance immense. La malnutrition et les maladies qui en découlent représentent encore la principale cause de mortalité dans mon Pays. Notre association suggère depuis longtemps aussi que, si les femmes tiraient profit des moyens nécessaires pour être plus productifs dans le secteur alimentaire, on pourrait enregistrer une augmentation de rendement allant jusqu’à 30%. Lorsqu’on dialogue du système alimentaire, la question de l’égalité se pose à chaque instant. Si la dynamique des forces du marché a généré une situation dans laquelle 15% des habitants de la planète souffrent de la faim, c’est que l’on s’est trompé quelque part. L’économie devrait être au service des individus et non l’inverse.

Antonio Torrenzano. Depuis le 2006, vous avez créé à Ouagadougou une ONG pour aider les femmes avec graves problèmes économico-sociaux.

Rasmata Kabre. Les femmes de mon Pays souffrent de manière disproportionnée cette condition. L’association a pris en main la défense de toutes les femmes exclues du tissu social et économique de mon Pays. Toutefois, nous nous battons pour la réalisation de tous les objectifs du Millénaire convenus au plan international, mais aussi pour l’égalité des genres retenue vitale pour la lutte contre la pauvreté extrême de toutes les femmes au Burkina Faso.

 Antonio Torrenzano

 – Bibliographie électronique.

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) offre désormais un accès libre et gratuit à FAOSTAT, ses archives centrales de statistiques qui constituent la plus vaste base de données mondiale sur l’alimentation, l’agriculture et la faim. FAOSTAT, accessible en anglais, en espagnol et en français, permet aux utilisateurs de sélectionner et d’organiser les informations statistiques en tableaux et diagrammes en fonction de leurs exigences, et de les télécharger en format Excel. Les archives remontent à 1961. Source : http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=22386&Cr=agriculture&Cr1

 – Un remerciement particulier au photoreporter Riccardo Gallini de la Fondation Pio Manzù (http://www.piomanzu.org) pour l’image de Rasmata Kabre.

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Conversation avec Jean Ziegler, sociologue, essayiste, professeur à l’université de la Sorbonne à Paris, ancien rapporteur spécial auprès de l’ONU sur la question du droit à l’alimentation dans le monde de 2000 à 2008. Il est à présent membre du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies. Il a été professeur de sociologie à l’université de Genève jusqu’au 2002 et il a été le premier dirigeant de la communauté d’Emmaüs genevoise après avoir rencontré l’Abbé Pierre à Paris en 1952. Il est Chevalier des arts et des lettres de la République française, Médaille d’or du Président de la République italienne. Docteur honoris causa de l’université de Mons, de l’université Paris VIII et de l’université de Savoie. Jean Ziegler est auteur de nombreux ouvrages traduits dans plusieurs langues étrangères dans lesquels il analyse notamment les questions liées à la faim et à l’agriculture mondiale. Nous rappelons : « Les Seigneurs du crime : les nouvelles mafias contre la démocratie », Paris, éditions du Seuil, 1998; «La Faim dans le monde expliqué à mon fils », Paris, toujours aux éditions du Seuil, 1999 (réédité en 2011); « Les Nouveaux Maîtres du monde et ceux qui leur résistent », Paris, éditions Fayard, 2002; «Le Droit à l’alimentation », Paris, éditions Fayard, 2003;« L’Empire de la honte », Paris, éditions Fayard, 2005; « La Haine de l’Occident », Paris, Albin Michel, 2008 (Prix littéraire des droits de l’homme); «Destruction massive. Géopolitique de la faim », Paris, Le Seuil, 2011. Le dialogue a eu lieu à plusieurs reprises dans la ville de Rimini en Italie près de la Fondation Pio Manzù et dans la ville de Genève.

Antonio Torrenzano. Le diagnostic de la situation alimentaire mondiale est très préoccupant : la FAO estime que deux milliards d’individus souffrent de la faim ou de carences alimentaires sévères. La cause réside-t-elle dans le manque de nourriture ?

Jean Ziegler. Le rapport annuel de la FAO estime que l’agriculture mondiale pourrait aujourd’hui nourrir normalement 12 milliards d’humains, presque le double de l’humanité. Mais chaque jour sur la planète presque 100.000 individus meurent de faim ou par ses conséquences immédiates. Tous les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim, tous les quatre minutes quelqu’un perd la vue pour carence de vitamine A. Un enfant qui meurt de faim est assassiné; il n’est pas la victime d’une loi de la nature. Le même rapport nous souligne qu’aujourd’hui l’humanité pourrait s’alimenter sans problème et garantir à chaque individu une quantité de nourriture équivalente de 2700 calories par jour pour douze milliards d’êtres humains. Mais la situation est différente : il n’y a aucune fatalité. Je suis en train de prendre seulement la faim en examen, mais je pourrais aussi analyser la grave situation des 2,2 milliards d’individus qui n’accèdent pas à l’eau ou des indicateurs de l’Organisation mondiale de la santé sur les grandes épidémies: du paludisme au choléra, sans parler du sida. Je trouve que la situation contemporaine est un gigantesque insuccès.

Antonio Torrenzano. Le défi posé à toute l’humanité par ce scandale d’aujourd’hui est-il alors d’ordre économique et financier ?

Jean Ziegler. La finance depuis longtemps continue de spéculer sur les marchés alimentaires. Les prix des trois aliments de base : maïs, blé et riz qui couvrent 75% de la consommation mondiale, ils ont littéralement explosé. La hausse des prix est en train d’étrangler les 1,7 milliards d’individus extrêmement pauvres vivant dans les bidonvilles de la planète. Individus qui doivent s’assurer leur minimum vital avec moins de 1,25 dollar par jour. La finance internationale gouverne désormais le marché agricole mondial et elle devient jour après jour avide. Marché agricole mondial dominé par une dizaine de sociétés transcontinentales extrêmement puissantes, qui décident chaque jour le prix des aliments de base. La multinationale Cargill par exemple a géré l’an dernier 26,8% de tout le blé commercialisé dans le monde. En revanche, la multinationale Louis Dreyfus gère 31% de tout le commerce du riz. Ces firmes dirigent les prix et les volumes des aliments de base à négocier. La situation est la même pour les autres, c’est-à-dire Monsanto et Syngenta qui dominent le marché mondial et donc la productivité des paysans. Les dix firmes dominent 85% des biens alimentaires commercialisés dans le monde. Sociétés extrêmement puissantes qui par leurs diktats peuvent mettre à genoux aussi les politiques des États nationaux.

Antonio Torrenzano. Une privatisation du monde où le pouvoir territorial de l’État-nation est presque mort par une mondialisation économique. On pourrait discuter longtemps des bienfaits et des méfaits de cette mondialisation, mais je crois que c’est la misère qui domine.

Jean Ziegler. L’Occident mène une politique suicidaire et il reste sourd et aveugle aux revendications du sud de la planète. La faim dans cette région du monde augmente d’une façon vertigineuse en faisant devenir ces Pays encore plus vulnérables et dépendants. Les racines de la faim sont structurelles, économiques, financières. La terre a suffisamment de ressources pour nourrir 12 milliards d’êtres humains. La faim reste la cause de mortalité la plus importante dans le monde. C’est une mort lente des plus atroces et ce scandale est dû à l’homme.

Antonio Torrenzano