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Edgar Morin est écrivain, sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS. Edgar Morin est docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde. Son travail a exercé et il continue à exercer une forte influence sur la réflexion contemporaine, notamment dans le monde méditerranéen et en Amérique latine. Il a créé et préside l’Association pour la pensée complexe (APC). Il est membre du comité de parrainage de la Coordination française pour la Décennie de la culture de paix et de non-violence. Il soutient, depuis sa création en 2001, le fonds associatif Non-Violence XXI. Il est président du comité scientifique du Groupe d’Études et de Recherches pour le Francais Langue Internationale GERFLINT ensemble à Jacques Cortès. Auteur de nombreux essais, traduits dans plusieurs langues étrangères, nous rappelons les derniers: «Éduquer pour l’ère planétaire, la pensée complexe comme méthode d’apprentissage dans l’erreur et l’incertitude humaine» (avec Raul Motta, Émilio-Roger Ciurana), Balland,2003; «Université, quel avenir?» (avec Alfredo Pena-Vega), Paris, éditions Charles Léopold Mayer, 2003; «Pour entrer dans le XXIe siècle», réédition de Pour sortir du XXe siècle publié en 1981, éditions Le Seuil, 2004; «L’an I de l’ère écologique» (avec la collaboration de Nicolas Hulot), Paris, Tallandier, 2007; «Vers L’abîme», Paris, L’Herme, 2007; « Comment vivre en temps de crise » ( avec la collaboration de Patrick Viveret), Montrouge, éditions Bayard, 2010. Le dialogue avec le sociologue a eu lieu à Turin au mois de mars 2011.

Antonio Torrenzano. L’occident a vécu une rupture temporelle avec l’implosion de l’Union Soviétique (1989-1990), mais le Nouveau Monde qui était en train d’arriver il l’a continué à gérer avec les anciens moyens d’hier. Toutes les crises aggravent les incertitudes, mais elles favorisent les interrogations. Comment sortir nettement de ce cycle de postmodernité occidentale en gardant le meilleur ?

Edgar Morin. L’incertitude est désormais notre terrain, non seulement dans l’action, mais aussi dans la connaissance. Nous sommes peut-être arrivés à un moment de rupture. Nous sommes peut-être parvenus à une étape, prélude d’une métamorphose. Le propre de la métamorphose, comme de toute création, est de ne pas être prévisible. Le défi de la crise est en même temps un défi à la mondialisation et un défi de la complexité. Les crises aggravent les incertitudes, mais elles peuvent stimuler les interrogations. Elles peuvent encore stimuler la recherche de solutions nouvelles. Il faut s’efforcer à bien penser, à élaborer des stratégies. Nous sommes dans une période de crise mondiale et nous ne savons ce qui en sortira; tout ce qui témoignera de la possibilité de dépasser cette crise sera une bonne nouvelle.

Antonio Torrenzano. La crise économique d’aujourd’hui est fille d’une bulle spéculative dont l’argent des pauvres a été l’hydrogène.Croyez-vous que la globalisation financière a empêché de construire une véritable mondialité ? Cette mondialisation réductrice, centrée sur la seule dimension économique, a effacé la question des grands enjeux du monde à faveur d’un fondamentalisme marchand . Cette démesure – affirme votre collegue Patrick Viveret – se trouve au coeur de la crise financière : sur les 3200 milliards de dollars qui s’échangeaient quotidiennement sur les marchés financiers, avant la faillite de la Banque Lehman Brothers, seuls 2,7% correspondaient à des biens et à des services réels. Le reste était de l’économie spéculative qui tournait sur elle-même.

Edgar Morin. On peut discuter longtemps des bienfaits et des méfaits de cette mondialisation, je crois que c’est la misère qui domine. Le processus de mondialisation a porté à l’hégémonie de l’économie, du profit et des échanges. Ce processus a apporté lui-même ses ambivalences : création de nouvelles zones de prospérité, un nouveau développement en Chine, Brésil, Inde, mais aussi de nouvelles zones de misère. Mais ce qui est important, c’est son ambivalence profonde; ce processus n’a pas de régulation interne. Contrairement aux anciens États , c’est un processus déchaîné, sans contrôle aucun, qui peut produire des crises. Or, une des tragédies de la pensée actuelle, c’est que nos universités produisent de spécialistes dont la pensée est très compartimentée. L’économiste ne verra que la dimension économique des choses, comme le démographe ou le juriste la leur, et tous se heurteront à la difficulté de concevoir les relations entre deux dimensions. Ainsi, plus les problèmes deviennent planétaires, plus ils deviennent impensés. Plus progresse la crise, plus progresse l’incapacité à penser la crise.

Antonio Torrenzano. Mais, derrière les «comptes », soutient votre collègue Patrick Viveret, il y a toujours des « contes ». L’occident, très récemment – soutenait Marcel Mauss – a fait de l’homme un animal économique. Mais nous ne sommes pas encore tous des êtres de ce genre.

Edgar Morin. Les économistes ont le regard fixé sur les seuls résultats chiffrés, et ignorent les réalités humaines, faites de sensibilité, de haine, d’amour, de passion. Ils analysent encore le quantitatif en oubliant le qualitatif. Nos espoirs, sans être autant utopiques, sont improbables. Mais l’improbable a toujours eu ses chances historiques. Sachons donc espérer l’inespéré et œuvrer pour l’improbable.

Antonio Torrenzano

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Après trois ans de crise économique, de tensions accrues et d’une constante détérioration de l’économie mondiale, l’avenir de l’occident reste incertain. Quelle serait alors la bonne nouvelle? Une prise de conscience de l’amplitude, de la profondeur et de la complexité de cette crise économique en cours. Le paradoxe – soutiens Edgar Morin – est aussi l’incertitude cognitive et l’incertitude historique sur ce qui s’est produit. Les économistes ont appris la connaissance des limites de leurs connaissances. Ortega aurait affirmé : «nous ne savons pas ce qui se passe, et c’est justement ce qui se passe ».

Antonio Gramsci, il nous rappelait qu’une crise se produit au moment où le vieux monde tarde à disparaitre, et le Nouveau Monde tarde à naitre. Et dans cette période de clair-obscur, il affirmait, des monstres peuvent apparaitre. Dans ce contexte économico-historique, nous pouvons alors commencer à fixer les premiers points de repère. La crise contemporaine reflète des problèmes qui dépassent la conduite de la politique monétaire et la réglementation du secteur financier ; elle a révélé des erreurs plus générales dans la façon de comprendre le fonctionnement des marchés : on était convaincu par exemple que des marchés sans limites juridiques pouvaient, par eux-mêmes, s’autocorriger rapidement et être efficaces.

L’échec des marchés dans le secteur financier a eu d’importantes externalités sur la production et l’emploi. Il est clair encore que revenir au statu quo ante il sera impossible. Pour que le monde sorte de cette épreuve avec une croissance équilibrée et durable, il est nécessaire que la communauté occidentale entreprenne des réformes radicales qui s’attaquent aux raisons profondes de ce long et grave choc. Nous sommes dans une période de crise planétaire et nous ne savons ce qui en sortira.

Antonio Torrenzano

*Un remerciement particulier à l’artiste Patrick Chappatte pour l’illustration.

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La Somalie est un pays uni en surface, la population y est homogène, et les habitants parlent presque tous la même langue : le Somali. Encore, ils ont tous la même religion (l’Islam), la même culture et la même appartenance ethnique. Pourquoi alors le Pays se trouve-t-il près d’un paradoxe ? Pourquoi le Pays, depuis vingt ans de guerre civile, de famine, de sous-développement, d’enfer, de violence et d’un million et demi de réfugiés se trouve-t-il encore près d’un abîme ? Les mouvements extrémistes religieux ont été et sont encore seulement une petite variable de l’équation historique somalienne. Variable de la dernière décennie surtout liée à l’actualité contemporaine de la menace de Al-Quaida qui était devenue la principale préoccupation de la communauté internationale. Mais, cette progression de mouvements extrémistes en Somalie doit être restituée à un temps plus long de l’histoire du pays et pas seulement aux évènements récents. Faits marquants qui pourraient faire perdre le sens d’une longue perspective. La religion a toujours été en Somalie un agent unificateur qui a été le principal lien entre nombreuses variables : sociales, économiques, culturelles, claniques. Les familles claniques forment la société ethnique somalienne où tout se développe  sur une multitude de combinaisons sociales entre les tribus : Marehan, Ogadeen, Dulbahante, Hawije. Les premiers trois tribus appartiennent à la même famille : le clan Darod.

En Somalie, ces combinaisons sociales entre les tribus nomades et la rareté des ressources naturelles ont toujours été le problème de nombreux conflits. Toujours confrontées à cette ancienne réalité historique, les différentes tribus ont développé des méthodes de prévention et de résolution des collisions. Les dernières analyses sur le désordre somalien n’ont jamais étudié de manière approfondie le rôle de ces familles dans un conflit qui perdure depuis longtemps. Le possible pris d’une prochaine et urgente solution à long terme pour l’avenir du Pays, elle devra prendre en compte cette question. Le rôle des clans somaliens pourra-t-il être un facteur déterminant pour la paix durable en Somalie ? Une possible réponse pourrait dériver par l’utilisation d’une résolution traditionnelle. C’est-à-dire par un contrat socio-politique, appelé dans la langue Somali le heer. Le heer, c’est un accord juridique typique de la culture somalienne, accord développé au XVI siècle, que signifie « protéger la société contre les dangers extérieurs et de rassembler ses membres autour des mêmes valeurs et intérêts ». Ce contrat contient de plus un ensemble de règles morales ayant pour but un renforcement de la solidarité et la paix entre les tribus.

L’application et la signature générale du contrat se font entre groupes claniques de taille égale, mais des groupes petits peuvent s’allier avec des groupes plus forts. La relation alors qui s’établit entre ces deux groupes est appelée dans la langue Somali sheega. La communauté internationale n’a jamais accordé que peu d’attention aux lois traditionnelles somaliennes pour nombreuses raisons : à priori parce qu’elles ne sont pas de lois écrites. Elles sont transmises qu’oralement de génération en génération. Ces méthodes traditionnelles méritaient d’être utilisées en détail pour la situation complexe et chaotique du Pays à présent. L’échec de l’intervention internationale pourrait alors dériver par l’incapacité de régler le conflit de manière traditionnelle. La paix jusqu’à aujourd’hui n’a pas été restaurée et les efforts n’ont pas eu le succès espéré. Aucune nouvelle solution digne de ce nom ne s’annonce à l’horizon. Sauf l’expérimentation réussie du Somaliland, basée sur la reconnaissance des structures claniques traditionnelles.

Antonio Torrenzano

 

 

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Mogadiscio est une ville totalement abandonnée, il m’a communiqué un ancien ami somalien. La population est laissée aux mains des miliciens et dans la plupart des quartiers de ville il y a seulement misère et dévastation. Mogadiscio reste un champ de guerre. Le point le plus meurtrier du pays. Malgré la capitale reste l’épicentre de guerre, Mogadiscio est en train de connaitre un nouveau et infernal phénomène : nombreux d’individus vont chercher du travail journalier dans la zone urbaine, même si elle reste la plus dangereuse. Aux violences armées, il s’ajoute la sécheresse que comme le poison d’un crotale il est en train de dévorer lentement tout le monde qui ne peut pas fuir. Les insurgés islamistes shebab dominent encore presque la moitié de la capitale, malgré les territoires conquis par la force de l’Union africaine.

Pour cette région agro-pastorale et nomade, c’est une catastrophe qui s’ajoute à toutes celles d’une capitale sans État. Plongée dans une guerre civile quasi incessante depuis la chute du régime du président Mohamed Siad Barre en 1991, Mogadiscio a sombré dans le chaos. Un gouvernement de transition a pu être formé en 2004, mais il est encore aujourd’hui loin et en mesure de fonctionner. Cette situation a presque détruit 80% des infrastructures. Dans la capitale, par exemple, trois individus sur quatre n’ont pas accès à l’eau potable. En total, presque 67% de la population de la ville vit sans approche à ce bien fondamental. Les élites ont fui le Pays et depuis vingt ans aucun docteur ni infirmière n’a été formé. Alors Mogadiscio, terre damnée ? Dans les circonstances actuelles, tout cela y ressemble fort.

La situation devient encore plus grave pour les familles nomades. La question nomade est la question fondamentale; le problème de base d’où découlent tous les autres. De la manière dont cette question sera traitée dans son ensemble, en tant que totalité sociale, économique et culturelle dépendra directement « le possible avenir » de la nation somalienne. À aujourd’hui, ces familles ont dû progressivement s’adapter à cette nouvelle réalité pour survivre. Très dépendantes de leur bétail, elles ont eu du mal à préserver leurs bêtes et elles ont été obligées à se sédentariser pour cultiver la terre. Mais travailler le terrain dans ce Pays aride est très difficile, surtout quand cela n’a jamais été leur métier. Où se réfugier alors ? Fuir est la réponse, peu importe la destination. Rien ne peut les arrêter… parce que l’enfer qui se passe aujourd’hui chez eux, c’est partout ailleurs le paradis.

Antonio Torrenzano

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La situation catastrophique de la Corne de l’Afrique de ces deux derniers mois peut devenir une source de graves déséquilibres. Près de douze millions de personnes sont aux prises avec la sécheresse et l’insécurité alimentaire. La chute du Mur de Berlin en 1989 et l’apaisement des tensions est-ouest n’ont pas gagné la Corne de l’Afrique. Après l’échec de l’opération Onusom (1992-93) et le retrait des États-Unis, la communauté internationale a laissé la Somalie s’enfoncer dans une guerre civile espérant qu’elle serait restée circonscrite à la péninsule. Toutefois, dans le nouveau contexte international des années 2000, ce conflit régional de basse intensité a enflammé l’ensemble de la Corne de l’Afrique en produisant une instabilité continue, des guerres sanglantes, la mort de nombreux innocents entre lesquels de femmes et des enfants.

Après 20 ans de guerre civile, la Somalie – nation « culturellement » homogène – n’a pas retrouvé son unité à laquelle le Somaliland sécessionniste a renoncé. Curieusement, en revanche, Djibouti, l’Érythrée et l’Éthiopie, États multiculturels avec plusieurs langues, cultures et religions ont affermi, dans une manière unitaire ou bien fédérale, leur unité. La Somalie est l’épicentre de cette horrible famine, mais la crise alimentaire est régionale. Les Somaliens sont à bout. Les Nations Unies ont récemment déclaré que 10% des enfants de moins de 5 ans meurent chaque semaine en Somalie à cause de la famine. Toujours, l’organisation onusienne considère que 11,5 millions de personnes dans la région ont besoin d’aide alimentaire dans les prochains mois. Mais la situation politique et l’insécurité sur le terrain en Somalie sont en train de retarder l’assistance aux populations.

Au cours des vingt dernières années, les famines dans la Corne de l’Afrique ont fait, en trois occasions, irruption sur la scène politique mondiale. En Éthiopie en 1984-1985, au Sud-Soudan en décembre 1988, en Somalie en décembre 1992. Les organisations internationales affirment : «qu’il s’agit cette fois d’une combinaison entre une catastrophe naturelle et une catastrophe provoquée par l’intervention humaine. Il ne faut pas nier que l’ampleur de cette catastrophe résulte d’une grave sécheresse, l’année la plus sèche en six décennies, dans certaines parties de la région. Mais cette crise a été provoquée par l’homme et par la politique que par la nature ». À Mogadiscio, par exemple, la crise alimentaire est liée aux destructions causées par la guerre civile. Les vingt années, de chaos politiques qui ont suivi l’effondrement du régime du président Mohammed Siad Barre, ont empêché les paysans de cultiver leurs sols et d’acheminer leur production. Mais toutes les mesures pour stabiliser la situation en Somalie ne sont pas réalisables sans une amélioration de la situation géopolitique de la région de la Corne.

Combattre la famine est un devoir moral, mais aussi une nécessité politique. Car il n’y aura pas de sécurité durable sans la résolution du conflit somalien qui persiste depuis trop de temps.

Antonio Torrenzano

* Un spécial remerciement à la photoreportère Paula Nelson pour l’image.

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Conversation avec Noreena Hertz, économiste, essayiste, professeur et doyen associé au Centre for International Business and Management à l’université de Cambridge. Dans les années quatre-vingt-dix, Noreena Hertz a été conseiller économique du Fond monétaire international (FMI) à Moscou. À la fin des années quatre-vingt-dix, l’économiste travaille au Proche-Orient comme responsable de l’ONG Center for Middle East Compétitives Strategy où elle collabore avec l’Autorité palestinienne, le gouvernement Israélien, Jordanien et Égyptien pour le développement de programmes financiers et initiatives économiques pour débloquer la crise dans la région après la mort de Yitzhak Rabin. Autrice de nombreux essais dont « Russian Business Relationships in the Wake of Reform » dans l’année 1997, « The Silent Takeover : Global Capitalism and the Death of Democracy » en 2002, « The Debt Threat : How Debt Is Destroying the Developing World » publié dans l’année 2005. L’argument phare de Noreena Hertz est sur les processus de globalisation, et le pouvoir, sans cesse plus importants des multinationales, qui ont rendu les gouvernements démocratiques impuissants à influencer les décisions clés qui guident la vie quotidienne des gens ordinaires. Le dialogue avec M.me Hertz a eu lieu dans la ville italienne de Reggio Émilia en occasion d’un séminaire organisé par la confédération de sociétés coopératives Legacoop au mois de juin 2011.

Antonio Torrenzano. L’économie coopérative est-elle une solution aux instabilités financières et économiques qui ont produit le désastre contemporain ?

Noreena Hertz. L’histoire offre de nombreux exemples de folie financière dans nos pays industrialisés, mais il y a des choses que nous pouvons faire pour atténuer les dégâts. Nous avons besoin d’urgence d’une nouvelle discussion franche et sincère sur les limites du néolibéralisme et du libre-échange. Le capitalisme est instable par nature, mais décider de refuser tout ce qui vient de ce vieux modèle il est probablement faux et inexact. Je crois en effet qu’à l’intérieur de ce modèle, il y a encore quelque chose de favorable. Le capitalisme, il a toujours exalté l’innovation, l’envie d’expérimenter de nouveaux produits, de nouveaux systèmes d’organisation. Cette idée représente encore aujourd’hui une stimulation pour le développement des entreprises et pour la naissance de nouvelles idées. Celui-ci est l’aspect du capitalisme que je ne veux pas repousser. Je repousse en revanche de l’ancien modèle la gestion du profit, limité à un entourage très resserré d’individus. Cet aspect je le trouve terrible et dépassé. La dernière crise financière et économique qui a bouleversé l’Occident, il est selon moi une extraordinaire opportunité pour faire accomplir un énorme pas de type évolutif à ce modèle. L’économie coopérative alors devient une possible réponse.

Antonio Torrenzano. Votre réponse me rappelle d’anciennes analyses du professeur John Kenneth Galbraith qui affirmait : «… je ferai remarquer qu’une crise financière épure le système bancaire, le système industriel et, dans une certaine mesure, le gouvernement de leurs incompétences ». Dans vos analyses économiques autant que dans vos essais, vous affirmez qu’il faut revenir à conjuguer le principe de la solidarité avec celui-ci, de la compétition économique. Mais pour conjuguer solidarité et concurrence la communauté occidentale aurait-elle besoin de nouvelles lois internationales pour une surveillance majeure de la finance et d’institutions économiques mondiales avec un très consistant pouvoir de représentativité ? Sera-t-il possible ?

Noreena Hertz. L’ancien système capitaliste pensait que ces deux idées représentaient deux extrêmes, incompatibles et contraires. La solidarité était considérée d’exclusive valeur de la gauche ou de la doctrine sociale catholique pendant que l’avantage économique concernait seulement qui avait comme seul objectif celui de maximiser du profit. J’ai démontré au contraire dans mes recherches qui si nous mêlons ces deux valeurs, on s’obtient quelque chose d’incroyable.

Antonio Torrenzano. Pouvez-vous nous faire des exemples ?

Noreena Hertz. L’histoire de la Silicon Valley, en Californie, aux États-Unis c’est le premier exemple. Une des histoires de plus grand succès écrites en matière de compétitivité industrielle des dernières vingt années. Une expérience basée entièrement sur un modèle de collaboration dans lequel les petites entreprises se sont divisées la ressource et le système bancaire s’est bien équipé pour les soutenir. Cette culture de la collaboration a permis à ces entreprises d’émerger et de devenir les plus grandes et innovantes du monde. Le deuxième exemple est celui de la région de l’Émilia Romagna en Italie qui est avec son économie coopérative parmi les régions les plus riches de l’Union européenne. Encore une fois ce métissage du principe de la collaboration, de la solidarité, de l’innovation, de l’avantage économique et un système bancaire bien équipé ont permis d’écrire une nouvelle histoire économique. Le dernier exemple est le projet Red en Grande-Bretagne. Cette action a été voulue par l’artiste Bono Vox des U2 avec la participation des entreprises comme GAP, Motorola ou Giorgio Armani. Les produits Red quand ils sont achetés ils destinent un pourcentage de revenu à la lutte contre le sida. Cette action économique depuis deux ans a déjà produit 140 millions de dollars à faveur de la lutte contre la maladie.

Antonio Torrenzano


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Conversation avec Paul Auster, écrivain américain, traducteur . En 2007, l’auteur a reçu le titre de docteur honoris causa de l’université de Liège et la Grande Médaille de Vermeil de la ville de Paris en 2010. L’auteur a également travaillé pour le cinéma. De 1965 à 1967, le jeune Paul Auster étudie près de l’Université Columbia pour des cours de littérature française, italienne et anglaise et il commence à traduire des auteurs français en particulier Jacques Dupin et André du Bouchet. Il écrit dans cette période aussi des scénarios pour des films muets qui ne verront pas le jour, mais qu’on retrouvera, plus tard, dans « Le Livre des illusions ». Après la publication des romans «L’invention de la solitude », « L’Art de la faim » en 1982, le recueil en prose « Espaces blancs », suivi du roman « Effigies et Murales » en 1987 et «Disparitions » en 1993, Paul Auster commence à être un écrivain très reconnu. De 1986 (sortie de Cité de verre) à 1994 (avec le roman Mr. Vertigo), il publie ses oeuvres majeures comme « Moon Palace » et «Léviathan ». Avec le roman Léviathan , il obtiendra le prix Médicis étranger en 1993. Il retournera à écrire avec le roman Tombouctou en 1999 dont ils suivront « Le Livre des illusions » en 2002, « La Nuit de l’oracle » en 2004 et l’oeuvre « Brooklyn Follies » l’année suivante. En 2006, Paul Auster a reçu le prix Prince des Asturies pour l’ensemble de son œuvre. L’entretien avec l’auteur a été développé à plusieurs reprises dans la ville italienne de Pordenone pendant la rencontre internationale « Dedica festival » dans l’année 2010 et dans le village italien de Novello (Cuneo) dans la région du Piémont pendant le Festival international « Collisioni » à la fin du mois de mai 2011.

Antonio Torrenzano. La crise économique a été due par des politiques économiques libérales qui ont cru dans un marché sans règles, capable d’autorégulation. La crise financière du 2008 et après la crise économique ont produit un désastre pour l’entière communauté humaine. Pourquoi le monde de demain reste-t-il encore suspendu dans notre imagination ?

Paul Auster. Le désastre financier a eu beaucoup de causes. La première a été surement l’avidité qui a fait retourner en vogue le vieux capitalisme omnivore. Aux États-Unis, quelqu’un affirme que la situation est en train d’améliorer, mais cela il vaut pour les financiers qui ont recommencé à gagner leurs gratifications stratosphériques. Nombreux d’Américains ils sont encore au chômage.

Fabio Gualtieri. Les évènements de la Rive-Sud de la Méditerranée de Tunis à Damas, en passant par Sanaa, Le Caire, Bhengasi, Amman, Riyad, Alger ou Casablanca, nous indiquent-ils que la société arabe s’est réveillée ?

Paul Auster. Je crois que les jeunes de l’Afrique du Nord ont anticipé les nouvelles générations de l’occident. J’attends depuis longtemps quelque chose de ce genre en Amérique et en Europe, mais il n’y a pas de gestes.

Claudio Poletti. Comment trouvez-vous notre temps présent en Occident ?

Paul Auster. La situation devient de plus en plus insoutenable. Et j’observe encore que nos garçons et nos jeunes filles restent immobiles. Nos nouvelles générations elles me semblent aujourd’hui déprimées et découragées.

Antonio Torrenzano. Trouvez-vous que l’Occident est encore dans un temps de restriction ?

Paul Auster. Les effets de cette crise sont en train de produire de longs bouleversements sociaux qui frappent de manière terrible les familles et les communautés dans mon Pays. Je trouve cette situation très troublante .

Fabio Gualtieri  Claudio Poletti

Antonio Torrenzano


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Conversation avec Amartya Sen, économiste, prix Nobel pour l’économie en 1998 pour ses travaux sur la famine, sur la théorie du développement humain, sur l’économie du bien-être, sur les mécanismes fondamentaux de la pauvreté et sur le libéralisme politique. Le professeur Amartya Sen enseigne à présent auprès de l’université américaine d’Harvard. De 1998 à 2004, il a été professeur et directeur du Trinity College à l’université de Cambridge. Il est le président honoraire de l’ONG Oxfam. Parmi ses nombreuses contributions sur l’économie du développement, Amartya Sen a fait des études sur les inégalités entre les hommes et les femmes. Auteur de nombreux essais, de livres traduits en plus de trente langues, dont «L’économie est une science morale?», Paris, La Découverte, 2004; «Rationalité et liberté en économie», Paris,Odile Jacob, 2005; «La Démocratie des autres : pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’Occident», Paris, Payot, 2005;«L’Inde. Histoire, culture et identité» et «Identité et violence», toujours aux éditions Odile Jacob, Paris, 2007. Le dialogue avec le prix Nobel, il a eu lieu dans la ville italienne de Trento à la fin du mois de mai en occasion du Festival international de l’économie 2011 .

Antonio Torrenzano. Comment jugez-vous la situation de l’économie mondiale à présent ?

Amartya Sen. La situation économique mondiale est améliorée, mais la reprise reste encore faible et fragile. Nous avons toutefois besoin de nouvelles analyses économiques et sociales de la situation contemporaine et d’un nouveau modèle de société.

Antonio Torrenzano. L’indice Markit des obligations subprimes est retourné encore une fois à son haut historique depuis la crise financière de 2008. Les investisseurs institutionnels se montrent dans ces mois de l’année 2011 de plus en plus intéressés par la reprise de ces titres qui offrent encore de très hauts rendements. Est-ce que ces titres sont redémarrés comme avant ?

Amartya Sen. La crise financière du 2008 a été produite par une intense déréglementation du marché financier aux États-Unis bien au-delà de celle qui pouvait être justifiée. Le grand nombre de contrats nommés subprimes (pour vous faire un exemple) qui circulait sur les marchés financiers mondiaux, c’était d’un nombre insoutenable. Ces crédits immobiliers produits aux États-Unis entre 2003 et 2007 ont été en effet le déclencheur de la crise. Mais, le mouvement de cette énorme quantité de contrats il a été seulement un aspect du problème. La crise financière a eu de nombreux facteurs causé surtout par l’exagérée déréglementation de l’économie mondiale.

Fabio Gualtieri. La régulation de la finance est une question technique, mais je crois aussi qu’elle est une question politique. L’économie mondiale a-t-elle subi à votre avis une perte de confiance générale ?

Amartya Sen. La crise a produit une énorme perte de confiance de la part des entreprises qui jouaient de manière correcte sur le marché mondial, mais surtout une perte de confiance plus générale et profonde de la part des gens ordinaires. Cette perte de confiance est de nature morale parce que les effets ultimes et dangereux de ce tsunami financier ont produit de désastres dans l’entière communauté humaine.

Claudio Poletti. Pourquoi le système a-t-il perdu l’ancienne valeur d’une équitable redistribution de la richesse pour tous ? Dans votre dernier essai, vous soulignez l’importance de retourner à conjuguer justice et possibilités économiques pour tout le monde.

Amartya Sen. Le système économique contemporain a effacé nombreux de ses aspects originaires : celui par exemple que j’appelle la liberté de réaliser des opportunités pour tous ou rendre les désirs de chacun de nous réels. La vision libérale dans laquelle l’Occident a vécu pour une longue période historique a été inadéquate et injuste. Cette vision a effacé un aspect considérable de la liberté de chaque individu: c’est-à-dire la capacité d’obtenir quelque chose qui est très raisonnable de désirer. Dans plusieurs Pays riches, il existe encore de groupes d’individus qui vivent dans une situation de misère et de cohésion sociale. À la même manière, la pauvreté, la dénutrition, l’analphabétisme, l’absence d’accès à la santé sont des exemples de violations de la liberté humaine de se réaliser. Nous devons dépasser cet horizon limité pour rendre justice à l’aspect des avantages et des occasions favorables pour tous.

Fabio Gualtieri  Claudio Poletti

Antonio Torrenzano


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Les chefs d’État et de gouvernement des pays du G8 ont renouvelé à Deauville à rester concentrés sur la consolidation de leurs finances publiques et de la reprise économique mondiale, qui restent selon eux soumises à des risques de rechute. Ils estiment également que les déséquilibres financiers internes et externes demeurent une source de préoccupation et que la forte augmentation des prix des matières premières et leur volatilité excessive gênent considérablement la reprise. Sur ce point, les huit pays ont renouvelé leur engagement à travailler ensemble et se disent résolus à prendre les mesures nécessaires, collectivement et individuellement, pour faire face aux défis de l’économie mondiale. Nous veillerons également à ce que nos politiques macroéconomiques favorisent une croissance économique saine, ils ont ajouté en s’engageant à veiller à ce que ces lignes d’action favorisent l’emploi.

Soutien aux pays du printemps arabes et aides financières à la Tunisie et à l’Égypte. Dans la Déclaration du G8 sur le réveil arabe, les membres du groupe affirment : « Nous, membres du G8, soutenons vigoureusement les aspirations des « printemps arabes », ainsi que celles du peuple iranien. Nous entendons la voix des citoyens, soutenons leur exigence d’égalité et appuyons leur appel légitime à la mise en place de sociétés démocratiques et ouvertes et à une modernisation économique qui profite à tous. Nous saluons particulièrement le rôle joué par les jeunes et les femmes dans ces mouvements de transformation. Sur la base des objectifs que nous partageons pour l’avenir, nous avons lancé aujourd’hui le « Partenariat de Deauville » avec les peuples de la région d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, en présence des Premiers ministres de l’Égypte et de la Tunisie, les deux pays à l’origine du mouvement, et du Secrétaire général de la Ligue arabe. Nous sommes prêts à ouvrir ce partenariat global et de long terme à tous les pays de la région qui amorcent une transition vers une société libre, démocratique et tolérante («les Pays du Partenariat »), en commençant par l’Égypte et la Tunisie, en association avec les pays qui souhaitent soutenir la transition dans la région. Ce Partenariat consacre nos valeurs communes de liberté et de démocratie et se fonde sur le respect de la souveraineté des États et des peuples, dont il est de la responsabilité des gouvernements d’assurer la protection. Il s’appuie sur des initiatives déjà lancées par des membres du G8 ». Un fond spécial de 40 milliards de dollars financera la stabilisation des nouvelles démocraties dans la Rive-Sud de la Méditerranée et au Proche-Orient.

Dans la déclaration finale, les chefs d’État et de gouvernement des pays du G8 exigent une rapide cessation de l’usage de la force de la part du régime de Mouammar Ghadafi contre les civils en Libye. Le chef libyen – ils affirment – a perdu toute légitimité et qu’il doit partir .Les membres du G8 se disent encore dans ce texte horrifiés par la mort de nombreux manifestants résultant de l’usage massif de la violence par les autorités syriennes, ainsi que par les violations graves et répétées des droits de l’Homme. Si les autorités syriennes n’entendent pas cet appel, les leaders envisageront une action au Conseil de sécurité de l’ONU. En ce qui concerne les négociations commerciales multilatérales du cycle de Doha auprès de l’OMC, la situation reste encore paralysée, sans réponse et les négociations ne progressent pas de manière satisfaisante.

La prochaine réunion du G8, sous la présidence des États-Unis, se déroulera l’année prochaine.

Antonio Torrenzano


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Conversation avec Orhan Pamuk, écrivain, prix Nobel pour la littérature 2006. Ses romans ont rencontré un énorme succès dans son pays et dans le monde et ses livres ont été traduits dans plus de 20 langues étrangères. Le jeudi 12 octobre 2006, l’Académie suédoise a décerné à l’écrivain le Nobel pour la littérature. Mais, l’auteur a remporté également, avant le prix Nobel du 2006, trois grands prix littéraires : le prix France-Culture en 1995, le prix du meilleur livre étranger du New York Times en 2004, le prix des libraires Allemands le 22 juin 2005 et le prix Médicis étranger pour Neige le 7 novembre 2005. Dans le mai 2007, Orhan Pamuk a reçu le titre de « docteur honoris causa de la Freie Universität de Berlin » et dans l’année 2009 le titre de docteur honoris causa de l’Université de Rouen. L’écrivain est considéré comme « un phénomène exceptionnel dans la littérature mondiale ». Orhan Pamuk a écrit nombreux romans dont les suivants traduits en français, aux éditions Gallimard : « La Maison du silence » en 1988, traduit du turc par Münevver Andaç; « Le Livre noir » en 1995 ; « Le Château blanc » en 1996; « La Vie nouvelle » en 1999; « Mon nom est Rouge » en 2001, trad. du turc par Gilles Authier; « Neige » en 2005, trad. du turc par Jean-François Pérouse ; « Istanbul, souvenirs d’une ville » en 2003 et son dernier roman «Le musée de l’innocence » en 2011, trad. du turc par Valérie Gay-Aksoy. Le dialogue avec l’auteur eu lieu à Milan, Venise, Rome et dans la ville de Bruxelles au mois de mars 2011.

Antonio Torrenzano. Les évènements de la Rive-Sud de la Méditerranée de Tunis à Damas, en passant par Sanaa, Le Caire, Bhengasi, Amman, Riyad, Alger ou Casablanca, ils nous indiquent que les sociétés arabes se sont réveillées. Sans prévenir et sans que le monde occidental il eût pu de tout de suite comprendre les véritables causes de ce réveil. Faut-il se méfier de l’eau qui dort…?

Orhan Pamuk. Beaucoup de pays islamiques n’ont pas eu de régimes démocratiques pour longtemps et ceci justifie les révoltes. Les citoyens ont pris leur destin en main. Ce réveil est un bouleversement historique, mais beaucoup de chemin reste à faire.

Antonio Torrenzano. Pourquoi le fantôme du fondamentalisme a-t-il rendu aveugle le monde occidental ?

Orhan Pamuk. Le monde occidental ne craint pas l’Islam, mais le fondamentalisme qui ne représente pas du tout les centaines de millions de musulmans dans le monde. Les sociétés occidentales depuis le 11 septembre 2011 avaient associé le monde islamique au terrorisme. Une interprétation fausse que jusqu’aux années soixante-dix personne n’aurait rêvé de la faire. Cette vision dépourvue de chaque fondement, elle a créé dans la réalité les conditions idéales pour un non-dialogue entre les deux systèmes sociaux. J’ajouterais encore le rôle des médias occidentaux que dans leurs interprétations plusieurs fois pas correctes de la réalité ils ont manipulé l’opinion publique en modifiant sa perception vis-à-vis de l’entier monde islamique. Mais, celui-ci a été seulement un petit aspect du non-dialogue entre les deux cultures pendant la dernière décennie.

Antonio Torrenzano. Les prétentions des individus de l’Afrique du Nord et du Continent africain, elles me semblent identiques au reste du monde : liberté de pensée, liberté d’expression, liberté de choisir leurs gouvernants. Encore, la transparence dans la gestion des biens publics ! Les jeunes sont exaspérés par leur quotidien sans avenir. Il y a encore le problème de la pauvreté économique dans nombreux États de la région. Qu’est-ce qu’on peut faire pour réduire ce gap ?

Orhan Pamuk. Je ne crois pas aux grandes lignes d’action d’ingénierie sociale. Surtout, si ces actions sont produites par les gouvernements. Parce que les intérêts économiques et politiques – tôt ou tard – ils prévalent toujours sur les aspirations des individus. Nombreuses fois dans l’histoire humaine, les mensonges et le son des bombes ont effacé et couvert la voix des individus. Notre devoir, c’est de défendre les valeurs dans lesquelles nous croyons sans exiger de les imposer à tout le monde.

Antonio Torrenzano